Des lumières et des éclats

*Drrrrrrriing*

Je soulevai lentement une paupière. Puis l'autre. Puis elles retombèrent.
Pourquoi se lever si tôt quand on a tout le temps ? J'étais tranquille dans mon rêve, pourquoi me confronter à l'éternelle rudesse matinale de mes partenaires ? Mais bon, il faut bien se lever si je ne veux pas rater mon train.

Je me redressai sur mon lit, lentement, étirant mes bras et baillant comme une baleine qui tente d'attraper le plus de poissons possibles, sauf que je n'étais pas une baleine et qu'aux dernières nouvelles, le seul poisson dans ma maison était dans le congélateur et attendait sagement d'être mangé. Puis je jetai un coup d’œil à mon réveil.
*6:20*

Quooooiii ? Mais mon réveil était à 5h30, je n'ai pas somnolé pendant tant de temps ?!

Je me levai en toute hâte, sentant mes battements de cœur considérablement s'accélérer sur les quelques pas séparant mon lit de mon armoire. Je m'habillai aussi vite que je le pus, récupérai mon téléphone et mes clés sur mon bureau et perdis cinq précieuses minutes à retourner mes affaires pour retrouver mon porte-monnaie, caché dans un classeur. Je descendis en un temps record mes escaliers, ratant la dernière marche dans ma course et me rattrapant de justesse au tableau du mur en face.
Le tableau ? Pourquoi ?!

Pas le temps d’agripper autre chose, je finis dans les débris de verre de mon cadre éclaté.
Et merde.. je nettoierai ça ce soir, tant pis.

Je me sortis un fin triangle de verre du doigt en une petite douleur mais je n'avais pas le temps de me préoccuper de cela maintenant : tant que mon doigt tenait, il fallait que ce ne soit pas grave. Sorti en trombe de chez moi je courus à ma voiture, perdis une autre minute en faisant tomber ma clé dans le stress et l'urgence. Je démarrai en évitant de quelques centimètres seulement la voiture de mon voisin, qui de toute manière se place toujours à moitié devant chez moi et n'a rien à faire là -– le fait que sa femme et lui aient une voiture chacun ne l'autorise pas à agrandir sa place de parc.

Je regarde ma montre en quittant la zone résidentielle.
*6:35*

Bon, mon train part dans un quart d'heure, je mets dix minutes pour aller à la gare, pas le temps de manger quoi que ce soit. Il me faut me dépêcher, je ne peux pas rater mon entretien d'embauche sinon je vais devoir travailler avec mon père. Et travailler sur des chantiers, non merci. S'il y a un domaine dans lequel je suis mauvais, c'est bien la construction et rénovation.

J'arrivai à la gare à exactement 6h40, il n'y avait heureusement que peu de monde à cette gare, et spécialement avant 7h, ce qui me permit de trouver une place rapidement. J'ouvris ma portière et courus jusqu'au quai 2, celui où mon train m'attendait.
J'entrai au moment même où les portes se refermaient. Heureusement, il semblait que je n'avais pas tant la poisse que je l’eus cru lors des premières minutes de ma journée. Je m'avançai à bout de souffle, respirant comme un bœuf entre les sièges jusqu'à trouver une place libre, sentant quelques regards se tourner vers moi et me dévisager, mais les battements de mon sang contre mes tempes m'empêchaient toute pensée ou gêne. Je m'assis calmement, sortis mon téléphone et cherchai mes écouteurs dans le fond de ma veste, qui comme toujours étaient emmêlés et je m'acharnai à les démêler nœud par nœud, pendant ce qui me sembla une éternité puis, soudain, ils étaient là, dans mes mains, comme neufs.
Je branchai le connecteur jack à mon téléphone et me choisis une musique relaxante, puis j'attendis que la musique démarre… Après une vingtaine de seconde je regardai mon téléphone ; la musique n'était pas sur « pause », il n'y avait rien d'anormal excepté que je n'avais pas de son.
Ce n'est pas possible. Il fallait que mes écouteurs me lâchent aujourd'hui. Bon, j'en achèterai de nouveaux.

Je me mis à compter les moutons dans ma tête, une file de moutons qui au départ étaient blancs, bruns ou noirs, mais des couleurs improbables s'ajoutaient à la liste à chaque centaine, allant d'un simple bleu au jaune citron, passant par le violet fluorescent lorsque le train passait un tunnel.
Je m'arrêtai après trois mille, lorsque que je montrai mon abonnement au contrôleur, décidant que c'en était assez et que j'arrivais de toute manière à mon arrêt dans quelques minutes.

Je regardai le ciel alors que le train entrait en gare, de menaçants nimbostratus recouvrant le ciel et assombrissant la ville, laissant prévoir de très prochaines précipitations. Je sorti du train en bousculant quelques personnes qui bloquaient le passage. Je bredouillai des excuses tandis que j'accélérais en direction des bus qui stationnaient à leur arrêt, me dépêchai de prendre un billet et sautai dans le premier véhicule en direction du quartier de résidence de mes parents. L'arrêt était à quelques minutes à pied de leur maison et je dus courir en tentant d'échapper aux lourdes gouttes qui commençaient à tomber.

Et voilà , je me retrouvais trempé comme une soupe, rentrant chez mes parents tel un garçon qui revient de l'école.

Je me réfugiai sous l'avant-toit du garage le temps de trouver la clef de cette maison qui avait vu passer toute mon enfance, puis me glissai à l'intérieur où j'enlevai mes chaussures le temps de me préparer un café, quelques fruits et d'aller chercher mes documents et un costard que j'enfilai à moitié dans la cuisine en avalant une poire juteuse. Mes parents étaient sûrement au travail, ce qui m'évitait leurs recommandations et les rappels de la promesse faite à mon père au cas où cet entretien était encore un échec. Par erreur, je tentai de boire mon café rapidement, et je m'en renversai la moitié dessus en me brûlant.

Mais quelle saloperie ! Pourquoi faut-il que je sois aussi maladroit ce jour-là ?

Je retournai trouver une autre chemise dans mon ancienne chambre que j'utilisais toujours de temps à autre, stockant quelques objets tels que des vêtements, des décorations inutiles ou encore mes notes et bulletins, restes de ma scolarité. Je trouvai ma dernière chemise blanche, pensant qu'il serait peut-être temps de laver les habits sales qui occupaient une corbeille en toile dans un coin de ma chambre… Mais pas tout de suite, car là, maintenant, je n'étais pas en avance.
Je récupérai toutes mes affaires, nettoyai rapidement le café au sol, remis mes chaussures et attrapai un parapluie dans l'entrée, histoire d'avoir l'air un minimum présentable.

À 9h pile, j'entrai dans le hall du plus grand bâtiment de la ville, le siège de CUITEF, le Centre Ultramoderne Indépendant de Technologies Futuristes, un lieu paradisiaque à première vue qui offrait les places de travail les plus stressantes et contraignantes du pays. Et pourtant c'était là que je voulais travailler, en tant que chercheur en physique nucléaire, dans l'entreprise la plus prometteuse qu'il soit, et malgré les horaires contraignants, le travail était excellemment bien rémunéré.

Je m'avançai vers la réception, un long demi cercle en marbre blanc qui séparait les quatre réceptionnistes des quelques personnes attendant nerveusement leur tour pour poser leurs questions. J'avais pris un peu d'avance mais les réceptionnistes passant tout leur temps au téléphone, la queue ne diminuait pas d'un poil.
Je devais avoir mon entretien à 9h et demie, et commençai à être aussi nerveux que ceux qui me côtoyaient quand je vis 9h15 à ma montre.
À 9h20, n'y tenant plus, je me dirigeai vers les ascenseurs et rentrai dans le premier qui s’ouvrit, espérant avoir des informations à côté des étages, mais je fus vite désillusionné en apercevant qu'il n'y avait pas de bouton par étage, mais un simple clavier où l'on devait taper le numéro de l'étage auquel on devait sortir. Une douce voix derrière moi me demanda si j'avais besoin d'aide et ce n'est qu'à ce moment-là que je remarquai sa présence.

Une tête de moins que moi, une jolie robe rouge, des long cheveux bruns légèrement bouclés, mais surtout chargée de tant de papiers qu'on aurait cru la voir s'écrouler  la seconde suivante, une jeune femme qui semblait être familière aux lieux me souriait en tentant de ne pas faire tomber le classeur posé sur le sommet de la pile et qui penchait dangereusement sur le côté.

Je m'avançai et attrapai son classeur, lui proposant de l'aider si elle pouvait m'indiquer où se trouvait le bureau pour les entretiens d'embauche. Elle me demanda de taper le numéro 22 sur le clavier, m'expliquant qu'elle allait au même étage, et l'ascenseur prit de la vitesse, nous emmenant dans les étages.
J'allégeai cette inconnue d'une partie de ses feuilles, déposant ma propre mallette au sol, et lui demandai ce qu'elle faisait ici. J'appris rapidement que je côtoyais la fille de l'homme chargé des entretiens.

Arrivé à la porte avec quelques minutes de retard, je frappai et entrai en m'excusant le plus poliment possible, ce qui n'aida pas au regard sévère de l'homme assis derrière le bureau.

-Vous êtes trois minutes en retard, où croyez-vous être ? Sachez que nous n'aimons pas les retardataires ici, les horaires sont faits pour être respectés ! Et que sont tous ses papiers ? Et je ne veux pas de vos excuses, de vos histoires ou de…

Sa voix s'arrêta lorsqu'il aperçu sa fille.

Pour la deuxième fois de la journée, elle me sauvait la mise, expliquant que c'est elle qui m'avait mis en retard car elle n'arrivait pas à tout porter et que les papiers étaient les documents qu'il avait demandés. S'étant levé dans sa colère, il se rassit calmement et m'indiqua un meuble sur lequel déposer tout cela, puis la jeune femme, la lumière de ma journée, repartit.

Et l'entretien démarra, lentement, tandis que je me présentais sous le regard pesant de cet homme qui avait l'air de n'avoir pas passé l'idée de mon retard. Remarquant cela, je m'embrouillai quelques fois en répondant à ses questions, ce qui sembla l'ennuyer profondément, mais nous finîmes par arriver à la fin, le seul moment où il me parut un tant soit peu aimable.

Mais je crois que le sort s'acharnait sur moi pour une raison inconnue, car je n'avais pas refermé la porte que je trébuchai sur l'aspirateur d'un technicien de surface et perdis connaissance en touchant le sol, répandant tout autour les quelques feuilles que j'étais sur le point de ranger dans ma mallette.

****

Je me réveillai avec un mal de crâne atroce, ayant l'impression d'être passé sous un troupeau d'éléphant, et un sifflement dans les oreilles qui mit de longues secondes à se calmer.

Je me relevai et regardai autour de moi, un coffre argenté munis d'une porte dont on ne voyait presque pas les contours et une simple plaque avec une forme d'index à côté.
Une porte à empreinte digitale ? Je regardai ma montre, ou plutôt baissai les yeux sur mon bras au long duquel s'étalait une série de chiffres allant du cours de la bourse à la température extérieure, et au milieu, en couleur verte, une date : le 14 février 2070…
2070 ?! D'un coup, un torrent de souvenirs s’abattit sur moi, me donnant des vertiges. Je me rappelai alors ce que je faisais là, dans cette sorte de coffre appelée plus communément la BAM, la Boîte À Mémoire, créé en 2037 par mon entreprise d'après des travaux que plusieurs groupes, dont le mien, avaient effectués, permettant de revivre une journée entière, chaque émotion, chaque image, allant chercher au plus profond de notre cerveau qui enregistre tout.
Dans les exploits du groupe (dont je suspecte encore ma tendre femme d'avoir fait pression sur son père pour m'embaucher), il y avait aussi la pilule LV (Longue Vie) qui augmentait les capacités de nos cellules à se reproduire et se remplacer, permettant une espérance de vie de presque 150 ans.
Cette entreprise avait même révolutionné les monnaies du monde en créant une monnaie internationale et facilement stockable : la Lumière. Ce qui me fit revenir en mémoire par la même occasion  la raison de ma présence ici. Ma douce m'avait offert pour cette chère Saint Valentin (au prix astronomique de 135 Lumières et 12 Éclats) un ticket pour revivre le jour où je l'ai rencontrée, étant la meilleur journée de sa vie.

Je me levai et pressai mon index contre le capteur, déclenchant l'ouverture de la porte qui s'enfonça dans le sol jusqu'à disparaître entièrement. Je sortis calmement, et souris en voyant ma belle qui patientait dans la salle d'attente depuis une demi-heure, durée réelle de l'expérience même si mon cerveau avait enregistré une journée entière.
En me voyant arriver, elle se leva et sa bouche s'étira en un fin sourire qui me plaisait tant.

-Maintenant tu ne peux plus dire ne plus te rappeler quelle magnifique journée ce fut !

J’acquiesçai, culpabilisant de cacher la vérité.
En lui prenant la main et partant, je me demandais comment j'aurais passé cette journée si je ne l'avais vue, et ce que je serais devenu.