Elias - 16

Coralie eût la désagréable sensation que sa cup était pleine. Elle la portait depuis bien trop longtemps à défaut d’avoir trouvé un coin pour la laver. À quelques pas, Elias dormait comme un bébé. Elle passa la tête hors de la yourte et fut frappée par le vent frais et le silence qui régnait. Elle s’était levée aux aurores et personne – pas même un oiseau – ne bougeait à cette heure-ci.

Chancelante, elle descendit en direction de la rivière en se tenant aux arbres pour ne pas chuter sur les racines. Puis elle nettoya sa cup dans l’eau, agenouillée sur les cailloux. Une vaguelette lui délogea des doigts le bout de silicone qui disparut dans le courant. Oh non. Mais elle en avait besoin de cette cup ! Un sursaut de conscience la réveilla complètement, saisie d’un élan de panique. Après avoir mis de côté l’option de plonger à sa suite, elle jeta un œil à l’aval et inspecta la rive avec le maigre espoir de l’y voir coincée. Espoir qui s’évanouit vite.

Coralie s’énerva. Contre elle-même pour n’avoir pas fait plus attention à ses affaires. Contre le monde qui avait décidé de lui faire perdre du sang régulièrement sans qu’elle ait le moindre intérêt à voir son utérus accueillir un embryon. Elle se saisit d’une branche qu’elle frappa contre le sol, contre des pierres, encore et encore, puis qu’elle jeta dans cette satanée rivière. L’émotion se tassa, elle en eût juste marre.

De retour vers la yourte, elle chercha dans les bâtiments et tentes alentours si les autres personnes menstruées n’avaient pas un stock de serviettes ou cup en réserve. Elle attrapa pour finir un morceau de tissu et de la ficelle pour s’en faire une culotte de fortune, en espérant que la fin de ses règles ne se retrouverait pas à imprégner ses habits.

***

Ils partirent tôt, au réveil d’Elias, après avoir vérifié que la réparation du pneu tenait bien. Les deux vélos à nouveau chargés de leurs affaires avaient pu s’élancer en longeant le lac vers le sud. Mais le brouillard les avait surpris. Un mur gris mouvant qui les empêchait de voir à trois mètres devant eux. Après une petite chute de Coralie, ils avaient dû se résigner à rouler lentement. Sa cup, une chute, et en plus de cela, ils ne trouvaient pas la bonne route ; elle tempêtait.

La ferme apparut. Enfin ! D’après leur plan, Elias et elle devaient s’y arrêter assez vite et y prendre des provisions pour la route. Lily leur avait assuré que cette ferme avait eu des récoltes de pommes et de carottes exceptionnelles cette année, ils espéraient pouvoir trouver de quoi tenir pour la suite du voyage.

La façade gigantesque se découpa une place dans la brume. Le rez-de-chaussée était fait de pierres larges et de petites fenêtres. Trois portes en bois massif avec des indications sur ce qu’elle cachaient complétaient l’alignement du bas. Au premier, des fenêtres plus grandes laissaient sûrement passer de la lumière lorsque les volutes remontant du lac s’évaporaient au soleil de la mi-journée. Par-dessus, des murs en bois portaient haut la toiture en tuiles, triangulaire, qui redescendait presque au sol sur les côtés. Au centre de la façade, sur la partie boisée, étaient peintes une carotte et une fourche en croix. Sur les portes, des motifs de poing levé, d’un drapeau blanc et noir divisé en diagonale, ou encore de mains se tenant par l’avant bras apportaient des couleurs et une étonnante chaleur à l’édifice. Coralie y retrouvait certains symboles des murs de la ZAD et se demanda à quel point les gens chez qui elle passait se connaissaient tous ou si Lily connaissait tout le monde.

Leurs vélos posés contre les vieilles pierres du bâtiment, Coralie fit quelques pas pour détendre ses jambes et poussa la porte entrebâillée qui indiquait «cuisine et chambres». Du fond du couloir leur parvenait des éclats de voix. Alors qu’ils avançaient prudemment, une personne émergea d’une chambre sur leur droite et partit en toute hâte vers la pièce du fond sans faire attention aux nouveaux arrivants. Elias et Coralie durent se plaquer au mur pour l’éviter. Ils se regardèrent, étonnés, puis suivirent le mouvement en direction de l’agitation.

La cuisine était remplie. Les personnes s’affairaient et parlaient, plusieurs à la fois, rendant la compréhension de la situation difficile. Ici on nettoyait un bras sanglant, là on remplissait des verres de sirop. Tout le monde était debout, sauf deux personnes blanches comme des blouses de labo assises au centre sur des chaises en bois noir. Le contraste était étonnant. La première avait des cheveux longs attachés en chignons et un pull déchiré qui laissait voir son bras abîmé. La seconde avait l’air de s’être pris un coup de jus : des cheveux en pétard, le regard dans le vague, son visage et ses habits étaient tachés de boue. Sur une troisième chaise, l’habitante qui leur était presque entré dedans dans le couloir entreposait des bandages et matériel de premier secours. Coupe pétard racontait par bribes ce qui leur était arrivé, observant le vide de ses yeux ronds. Les mots qui parvinrent aux oreilles de Coralie furent «y en avait deux», «acharnées», et «errantes».

Elias la dépassa à ce moment là, se glissa dans la pièce et alla se placer sur la chaise aux bandages. Ils posa ces derniers sur ses genoux. Malgré la rapidité avec laquelle il s’était élancé au centre de la pièce, personne ne lui prêta grande attention. Il posa sa main sur l’avant bras de Coupe pétard et se mit à lui parler tout bas. Lorsque cet individu hocha la tête, Elias lui remonta une jambe de son pantalon et dévoila une bosse rougeâtre sur le tibia.

Sur ordre d’un vieux grisonnant, trois personnes cessèrent de poser des questions et sortirent de la cuisine trop pleine. Face à leurs froncements de sourcils en la voyant, Coralie bredouilla qu’elle accompagnait les personnes dans la pièce et s’y engouffra sans les laisser répondre. Elle alla se placer vers la personne au chignon et aida machinalement à poser un bandage sur son bras. Le niveau sonore redescendu à un niveau décent lui permis d’écouter l’aventure des rescapés. D’après leurs dires, ils avaient essayé d’attraper une jeune errante pour tenter de la soigner et avaient failli mourir lorsqu’une deuxième, complètement imprévue, était arrivée en rage. L’équipe de la ferme leur avait sauvé la vie.

Coralie essaya de visualiser ces «errantes». Elle en avait entendu parler quelques fois à l’usine, deux ans auparavant. Barthe, qui faisait de la recherche à l’usine à l’étage du dessous, avait disparu un jour et les ragots des cuisines répétaient à qui voulait l’entendre qu’il s’était fait dévoré par les errants. Vrai ou non, la garde de l’usine avait été renforcée dans les semaines qui avaient suivies. Des battues avaient même été organisées dans la région pour assurer la sécurité des employés de l’usine.

L’équipe des cuisines décrivait alors les errants comme des êtres répugnants et hostiles qui se nourrissaient de cœurs humains et s’abreuvaient dans le lac, ce qui donnait à leur peau cet aspect bleu-violacé. Les commérages, bien qu’exagérés, avaient poussé les employés de l’usine à habiter au plus proche de son enceinte, voire à l’intérieur, pour éviter de tomber sur un errant.

Un rayon de soleil passa par la fenêtre et l’atmosphère s’apaisa. Elias discutait avec les rescapés et deux habitants de la ferme. Ils observaient la blessure au tibia de Coupe pétard qui avait l’air sévère, bien que non mortelle. Coralie se sentit inutile et ressortit de la cuisine pour aller discuter avec le reste des occupants, qu’elle retrouva dans le couloir. Elle put cette fois se présenter et transmettre les salutations de Lily. Ils rigolèrent de «celle qui faisait tenir la zad et trembler le barrage», contre la création d’un pompage d’eau pour une histoire de point relai industriel vers Romont. C’était apparemment une personne appréciée. En quelques minutes, on lui colla un sac de pommes, carottes, betteraves, ainsi qu’un grand pain rond dans les mains.

Coralie retourna dans la cuisine dire au-revoir et décrocher Elias de ses échanges sur les manières de soigner des blessures. Ils souhaitèrent bon rétablissement aux deux survivants. Coralie se pressa d’enfourcher son vélo, un mot d’ordre en tête : avancer. Lorsqu’ils reprirent la route, les dernières vapeurs du brouillard s’évanouirent dans l’air.