Le Chat
Le clocher sonne onze coups. Dans sa maison de campagne, à la douce lueur d’un chandelier, un homme lit le journal. Il se balance sur sa chaise à bascule, tire sur sa pipe, jette un coup d’œil au panier du chat. Toujours vide, depuis presque deux semaines. Il avait recueilli ce chat il y a un mois, alors qu’avec un groupe il organisait une battue contre une bestiole qui faisait des ravages dans la région. Il avait failli lui tirer dessus. Peut-être était-il retourné à son propriétaire finalement. Peut-être s’était-il pris une voiture ou une balle perdue. Ou peut-être était-il mort de ce on-ne-sait-quoi qui était la cause de quelques morts dans la région, la nuit.
Sa femme devrait arriver. Chaque soir, après avoir fini son service au petit bistrot d’en bas, elle remonte la rue jusqu’à chez elle. Chaque soir, elle arrive avec un petit quelque chose à manger qui restait, ou alors une bouteille à se partager le lendemain. C’est de cette manière qu’elle est payée pour servir quelques bières aux habituels du village et aux rares voyageurs.
Le clocher sonne douze coups. L’homme ferme son livre, après avoir soigneusement placé un morceau de tissus à la page où il s’est arrêté. Elle devrait être rentrée depuis un bon bon moment. Un mouvement attire l’attention de l’homme. Une ombre passe derrière lui. Il se fige, attend quelques secondes, puis entend un ronronnement. Il se retourne pour voir le chat, cette petite bestiole, couchée dans son panier. Soupirant, l’homme prend un bol d’eau et l’amène près du panier. Le chat tourne sa tête vers lui. Ses yeux oranges brillent, ses griffes sont plantées dans un morceau de chair, ses dents ensanglantées.
Pris de panique, l’homme fait tomber sa pipe et sort en courant de la maison, en direction du bistrot, sans voir quoi que ce soit dans la nuit noire. Il n’a pas fait la moitié de la distance qu’il trébuche sur un sac au sol et s’étale de tout son long. Il se relève avec hâte, mais au moment où il s’apprête à repartir, un rayon de lune traverse les nuages. Et tombe sur ce que l’homme avait pris pour un sac. Un corps. Celui de sa femme. Le teint pâle au clair de lune, le regard vide, des biscuits étalés autour d’elle et l’un encore dans sa main. Il s’effondre sur elle, tentant de la réveiller, mais ne trouve qu’un trou dans son cou, un morceau de chair arraché.
La fureur et la peur se mêlent en une rage folle qui dévore l’homme de l’intérieur. Il court jusqu’à l’atelier où il sait qu’un de ses voisins laisse toujours des fusils de chasse, en saisit un et s’en retourne vers sa maison. En passant, il ferme les paupière de sa bien-aimée, couvre sa tête du draps qu’elle avait sur les épaules. Il entre chez lui en trombe, le fusil sur l’épaule en visant le panier du chat. Il n’est pas là. L’homme tremble, la main sur la gâchette, il ne peut pas rater ce monstre; il n’a pris qu’une balle dans sa précipitation. Il le cherche dans toute la maison jusqu’à le trouver à l’étage, couché sur le lit. Le coup part. Le chat tombe. L’homme donne un coup au corps de l’animal par désespoir, fureur et incompréhension, ce qui envoie valser le cadavre de l’autre côté de la pièce. Un détail perturbe pourtant l’homme qui se penche sur le morceau de chair, resté sur le lit. Il le retourne. Il y a la tête d’un rat au bout. Il tremble, lâche son fusil et s’agenouille devant le corps de ce chat qu’il avait recueilli.
À l’étage inférieur, la porte grince. Des pas se font entendre sur le carrelage.
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