Elias - 9
Des petites clochettes violettes fleurissaient les unes après les autres. De grandes feuilles vertes, poilues. Elias était assis dans un jardin de consoudes et leur présence apaisait déjà sa jambe. Le soleil semblait être passé à l’ouest derrière le voile nuageux et son ventre grondait encore, mais il n’était pas prêt à aller jusqu’au bâtiment qui se dressait au fond du champ. Son genou avait besoin de temps et de douceur, son ventre pourrait attendre encore une heure.
Après le plateau craquelé et le lac soufré, il craignait l’absence d’un point de chute à trouver avant la nuit lorsque, ayant passé le bout du lac et remontant vers un bois au Sud-Est, il vit un panneau. Une partie était effacée, mais on y lisait encore -topia [le faire ressortir comme une gravure]. Ses muscles endoloris avaient retrouvé des forces dans ce brin d’espoir.
Arrivant à cet endroit peu après, le temps de traîner sa patte jusqu’à cette colline, Elias avait été surpris par la beauté du lieu. Les odeurs et les couleurs trouvées là lui rappelaient un peu les Prises et il s’était rapidement senti à l’aise. Il savait que de beaux lieux existaient mais les récits ne pouvaient rendre compte de la réalité comme il la ressentait, et souvent n’arrivaient même pas jusqu’à lui. Anna essayait parfois de les lui restaurer, ce qui lui plaisait mais paraissait encore moins tangible. Iels finissaient toujours par se raconter d’autres histoires sur des étourneaux et des lièvres, sur des orties ou de la consoude.
Elias était appuyé contre un vieux panneau, celui-ci bien repeint et indiquant LiVE – Lieu de Vie et d’Espoir. Le contraste avec la pollution plus bas était des plus grands. Pour seule similarité, les nuages des usines qui devaient aussi redescendre tenter d’empoisonner ces cultures. De grandes zones semblaient pourtant en phase de dépollution, sûrement avec les même champignons que le Réseau Libertaire Jurassien répandais parfois pour que les sols tiennent le coup. Ou peut-être certains plus adaptés au plateau. Le jardin autour de lui avait l’air sain.
Une lancée dans sa jambe lui rappela la raison première de son arrêt ici. Attrapant quelques feuilles fraîches de consoude qu’il rangea dans son sac, Elias se releva lentement pour repartir vers le bâtiment. Relevant la tête, il vit un groupe de personnes le regardant depuis le porche ; on l’avait vu. Un frisson parcouru son échine. La sérénité du jardin avait calmé ses angoisses, mais il avait plutôt évité les rencontres jusque là. Il avait pourtant cherché ce lieu, mais voir des inconnues le figea. Un regard alentour suffit pour l’assurer qu’il n’y avait plus de fuite possible ; ralenti par sa jambe, en terrain découvert. Il se trouva soudain imprudent et maladroit, seul face à un groupe dont il ne connaissait pas réellement les intentions. Il n’avait pas pris le temps de les observer, de garder de la distance. Le jardin était accueillant, mais si ce n’était pas le leur ? Et si ces personnes avaient attaqué ce lieu ? Ou s’iels ne voulaient pas de lui ? Si son voyage s’arrêtait là ? Il repensa à sa promesse à Anna, ou était passé sa prudence ?
Une personne du groupe lui fit un signe. Elias s’efforça de souffler tout l’air de ses poumons, tentant de ramener sa respiration à un rythme régulier. Il essaya de rester logique : il était seul, on lui demanderait au moins ce qu’il cherchait là. Peut-être même qu’on l’accueillerait pour la nuit et pour se nourrir. Si on lui en laissait la possibilité, il avait de quoi faire du troc. Et si on lui prenait tout ? Il se mit en route dans leur direction sans savoir quelle posture adopter. Il s’était préparé à paraître confiant, mais était-il mieux d’avoir l’air meurtri, de faire pitié ? Ou allait-on profiter de son état ? Il était de toute façon seul. Avec ses affaires et son bâton, il entreprit de marcher bien droit. Son cœur tambourinait bien plus qu’il ne l’aurait voulu et il espérait qu’iels ne s’entendraient pas.
Alors qu’Elias approchait du bâtiment, une grange en pierre sur laquelle courait des ronces, certaines personnes s’en allèrent pour ne laisser qu’un petit comité d’accueil. Elias s’obligea à le prendre comme une bonne nouvelle, on ne devait pas lui vouloir du mal. Il ne put pourtant s’empêcher de vérifier la présence de son couteau et guettait leur moindre mouvement.
Ce groupe d’accueil ressemblait au modèle qui était en place à la Communauté des Saules pour accueillir une inconnue seule : deux personnes tenant chacune une longue lame, encadrant une ou deux porte-paroles qui décidaient d’un accueil ou d’un refus. Si c’était une bande d’inconnues, on augmentait la taille du groupe ou on ajoutait du renfort à distance. Petit, Elias avait vu l’équipe de Lapis s’entraîner à la fronde et la précision des jets l’avait impressionné. Lapis… il écarta ces pensées en arrivant à la hauteur du trio d’accueil. Un mélange d’anxiété et de douleur ravageuse lui comprimait la poitrine, il lui fallut toute son énergie pour ne pas s’effondrer devant elleux. Il trouverait peut-être un jour comment soigner ces vieilles blessures qui ne semblent jamais guérir.
**
Elias sentait la chaleur du feu dans son dos. De bûches épaisses comme ses cuisses flambaient dans la cheminée, illuminant et chauffant la pièce entière. Une sensation d’abord très agréable qui, au cours de sa discussion, devenait petit à petit une fournaise. Plus ses habits chauffaient, moins il se concentrait sur les paroles du visage souriant qui lui faisait face, se demandant comment se déplacer sans couper court à cet échange bienveillant. Il essaya de s’écarter encore de quelques centimètres de la cheminée et se rapprocher encore de la table. Il se tourna un peu à gauche, à droite, secoua son vêtement rapiécé pour l’aérer, mais cela devenait douloureux. Son inconfort passait inaperçu et il dût finalement articuler devoir aller prendre soin de son genou pour mettre de la distance avec ce brasier.
Il fit quelques pas avec son bâton vers la porte extérieure qu’on venait d’ouvrir et profita du courant d’air rafraîchissant. En dehors de la cuisson momentanée de son dos, cette ambiance lui plaisait. Autour d’une table et d’un bon repas, les langues se déliaient et les corps se relâchaient. Son angoisse initiale s’était grandement apaisée. Au fil de ses discussions dans la salle commune, Elias apprit que le lieu était une communauté assez ancienne, en lien avec des paysans isolés de la région. Les nomades n’étaient pas très fréquentes mais – d’après ses hôtes – généralement bienvenues, surtout en cette saison ou leurs stocks n’étaient pas à plaindre.
Ses connaissances d’herboriste étaient bien vues et une individue grisonnante l’avait encouragé à se servir de ce dont il avait besoin. Il lui avait offert une liqueur fortifiante qu’elle avait prise de bon gré. Il mit de l’eau à chauffer dans le coin du feu, puis y trempa les feuilles de consoude et renouvela le cataplasme à son genou avant la nuit. Partant se coucher, il croisa l’autre inconnue qui était arrivée ce soir. Il ne l’avait encore observée que de loin et fut intrigué par son regard froid dans ces lieux. Musclée, des cheveux courts et des mains abîmées, elle paraissait taillée pour une équipe de garde.
Revigoré par le repas et l’atmosphère de la pièce, Elias rassembla son courage pour amorcer le dialogue. Il se présenta, mais ses paroles semblèrent tomber dans le vide. Elle ne lui répondit pas. Elle lui fit pourtant face, et il ne sentit pas une fin de l’échange. Dans les minutes qui suivirent, iels échangèrent quelques banalités et elle sembla se forcer à sourire de temps à autre, mais ne répondit pas non plus au lieu d’où elle venait, à ce qu’elle faisait là. Elias tomba à court de mots à partager et l’examina, attendant une éventuelle réaction ou relance. Sans bouger, son visage restait fermé. Ses yeux bruns fuyaient parfois et il décela dans son regard comme un vide, un vide d’espoir. Il se demanda ce qu’elle était venue chercher ici, mais se retint de le lui demander. Il bailla et sentit le sommeil l’appeler.
- Je te souhaite un bon repos…
- Coralie, toi aussi Elias.
Surpris par sa réponse rapide, il ne comprit pas tout de suite ce qu’elle voulait dire.
- Pardon ?
- Coralie, c’est mon nom. Bonne nuit à toi aussi.
Elle repartit s’asseoir autour de la table, le laissant là, ahuri et fatigué, retrouver le fil de ses pensées. Un échange pas si froid, finalement. Il reprit le chemin de son coin de paille attribué en méditant sur les interactions humaines, traînant sa patte qui criait au repos.
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