Elias - 8

Les algues qui se décomposaient sur les bords du lac empestaient de gaz à peine moins toxique qu’à l’usine. Les fumées montaient tels des fils cousus à la masse sombre dans le ciel. Coralie passait de buisson en bosquet, d’arbre en rocher, de ruine en monticule de pierre pour avancer discrètement. Elle avait fui de l’usine à toutes jambes, mais s’était arrêtée aux premières plantes qui avaient pu la cacher. D’abord pour inspirer assez d’oxygène pour se débarrasser de son point de côté, ce que son masque la laissait faire à grand peine. Puis parce que la milice pouvait utiliser des véhicules rapides qu’elle ne pourrait jamais distancer. S’ils la cherchaient, elle se devait d’être invisible.

Elle contourna un marécage et jeta de fréquents coups d’œil aux alentours. Chaque ombre lui paraissait prête à lui sauter dessus. Près d’un ancien mur, les fortes bourrasques soulevaient régulièrement des planches de bois et morceaux métalliques rouillés éparpillés au sol. Derrière un buisson, les branches frémissaient, comme si la crainte d’être suivie leur appartenait.

Un toit de ferme se dévoila derrière un bosquet, dépassant le sommet des arbres. Intriguée, Coralie s’avança prudemment entre les arbres tortueux et y aperçut une façade avec des vitres nettoyées. La ferme était habitée. Un ruisseau boueux coulait le long du mur du bâtiment et fuyait en direction du lac. Une planche permettait de le traverser, qui donnait vers une porte massive sous l’avant-toit. Elle envisagea de s’y cacher jusqu’à la tombée de la nuit, où elle gagnerait en discrétion. Peut-être lui accorderait-on un refuge ? Elle remarqua en approchant de l’entrée que son ventre gargouillait et se demanda si on lui accorderait même un repas chaud. Les gens de l’usine disaient que les paysans avaient eu de bonnes récoltes l’année passée et gardaient des provisions remarquables.

Sa peur d’être retrouvée faisait encore trembler sa main tandis qu’elle toquait à la porte et elle regarda rapidement derrière elle alors que survenait de l’agitation dans la ferme. Lorsque la porte s’ouvrit, une personne massive comme une montagne lui fit face. Elle remplissait presque toute l’ouverture et portait des habits rapiécés, de longs cheveux ondulés et des lunettes embuées sous un masque usé. Elle tenait un couteau à la main. Coralie distinguait un enfant, contre le mur derrière cette montagne, serrant un fusil dans ses mains. Elle ne sut si c’était elle ou la montagne qui était ciblée.

- Qu’est-ce que tu veux ?
Le ton était sec, agressif. Coralie fut aussitôt mal à l’aise et sa gorge se noua. Les mots eurent de la peine à en sortir.
- Bon, bonjour ! Je.. je cherche un refuge, un endroit où passer la nuit. Vous avez sûrement une grange où je pourrais m’installer ?
La montagne pouffa.
- Et puis quoi encore ? Tu voudrais à bouffer ? On te donne pas ça à l’usine ?
Coralie senti son ventre se serrer et refoula les larmes qui lui montaient aux yeux. Elle essaya de garder son aplomb.
- Je ne suis pas de l’usine. J’aurais aussi faim si vous acceptez de partager vos réserves, mais je cherche surtout un endroit tranquille. Je peux rester dans un coin s’il le faut.

Son interlocutrice marqua un temps d’arrêt, puis sembla comprendre le sérieux de la requête. Au lieu de s’adoucir, elle éleva la voix, la teinte d’humour précédente disparue.
- Partager ?! Une Moratoise qui parle de partager alors que vous nous sucez nos provisions toute l’année ! Pour qui tu te prends ?
Coralie chercha une réponse apaisante qui ne vint pas, la montagne reprit de plus belle.
- Et menteuse en plus, tu crois que je ne reconnais pas ton masque de l’usine ! Tu parles d’endroit tranquille, alors que vous polluez tout ? Alors que vous massacrez ceux qui élèvent la voix au gaz moutarde ? Tu es qui pour parler de tranquillité ? Dégage, charogne, ou on t’offrira la tranquillité du cimetière !

Elle déguerpit sans demander son reste. En quelques foulées, elle atteint un monticule de gros blocs de pierres cimentées, restes d’anciens murs. Elle ralentit à l’abri des regards et frissonna à l’idée d’être suivie. Rattrapée par l’usine ou par les gens de cette ferme. À l’idée de ne pas mériter d’aide. À cause de ce foutu masque. Entre des buissons de saule, au bord du lac, elle décrocha son masque et le jeta à terre.

Sa première inhalation lui piqua la gorge. À la seconde, elle toussa, et les larmes lui montèrent aux yeux. Si proche du lac, respirer sans filtre était trop dangereux aujourd’hui. Accroupie devant l’étendue noire et agitée, les pieds dans les algues boueuses, elle reprit son masque et le replaça sur son visage. Les patrons d’usine, les miliciens, les laborantins lourds, elle aurait voulu tous les jeter dans l’eau toxique de ce coin maudit, les confronter à la vie malade, atrophiée, souillée par leur usine et ses pollutions variées.

Marre. C’est ce qu’elle se dit en se relevant, alors qu’un frisson nouveau la traversait jusqu’au bout des doigts. Marre de ces lieux ou rien ne fonctionne, marre de se faire prendre de haut, marre de se sentir faible. Coralie cessa de suivre les bords du lac et remonta la colline qui suivait le lac. Elle balaya les inquiétudes qui tentèrent de l’assaillir alors qu’elle traversait une grande route. De l’autre côté, elle marcha le long d’une haie en méditant sur les derniers mots de son interlocutrice. Elle ne pouvait pas dire d’où elle venait, l’animosité contre l’usine semblait bien au-delà de ce qu’elle avait imaginé. Elle ne pouvait pas non plus en avoir l’air. Éloignée du lac, elle fit une nouvelle tentative d’enlever son masque. Cette fois-ci, elle inspira prudemment et se concentra sur les odeurs du lieu. L’herbe mouillée l’emportait sur le soufre, c’était bon signe. Sa gorge la dérangeait encore de son essai précédant, mais elle put respirer sans souffrance. Le dernier symbole de son appartenance à l’usine fut envoyé dans les broussailles.

*

Sa colère finit par se calmer. Le ventre encore noué, son pas redevint parfois hésitant à mesure que le soir s’installait. Le ciel restait gris aussi loin qu’elle pouvait le voir. La lumière descendait rapidement après le coucher du soleil, et une crainte nouvelle s’installa : être trouvée alors qu’elle dormait. Elle n’aurait plus aucune chance de fuite. Il lui fallait un endroit à l’abri des gardes, mais surtout des chiens. Sur cette pensée, des bruits à distance atteignirent son oreille et l’alertèrent. Incertaine de leur direction, elle se plaqua contre un bout de mur moussu. Une bourrasque siffla à ses oreilles quelques secondes plus tard. Elle reprit sa marche et longea les murs au plus près.

Alors qu’elle ne distinguait presque plus ses pieds, le mur céda la place à une haie et les broussailles s’ouvrirent sur un chemin dégagé. À travers une ouverture de la haie, elle distingua une lumière. Plus stable qu’une lampe torche, plus douce aussi. Ses poils s’hérissèrent bien qu’elle ne perçoive pas de danger. Une odeur de feu de bois fut portée à ses narines. Une habitation Peut-être une autre ferme. L’image de l’enfant au fusil heurta son esprit et l’encouragea à faire un grand détour. Ne plus se faire voir, dormir à l’écart. Le vent du jour ne s’était pas calmé, elle devrait au moins trouver un abri.

Un éclat de voix l’atteint lorsqu’elle s’éloignait de la haie, elle ne comprit pas d’où il venait, mais il semblait proche. Elle hésita. Trop proche. Un appel, comme une réponse, résonna à sa gauche. Des bruits s’approchaient sur sa droite, rapides. On l’avait vue. Elle avait fait tout ce chemin pour être vue, attrapée comme un étourneau dans un filet. Elle qui avait toujours haï la chasse se sentait comme une proie cernée, figée, son sort lui échappait complètement. Un reflet de lumière fit briller un morceau de métal qui lui rappela un grand couteau. Coralie expira le plus calmement possible alors que ses pensées tournaient à lui faire mal à la tête, s’assit au sol et prit son visage dans ses mains.