Elias - 6
Au laboratoire, ses collègues étaient déjà en plein travail. De la fumée montait dans une hotte, un bec Bunsen chauffant un flacon. Le matériel qu’elle avait laissé en plan la veille avait été nettoyé. Dans le sas, elle ajusta son masque et ses gants, puis passa la seconde porte. L’odeur des produits chimiques inondait la pièce. Elle se dépêcha d’aller à son poste et se mis au travail, sans un mot. Lorsqu’elle n’était pas seule, elle s’occupait principalement de la culture de bactéries et la production de l’épirubicine. Les autres n’étaient pas trop de deux à s’affairer sur le cyclophosphamide. Les épidémies récentes avaient décimé les bords du Léman et atteint les villes du plateau. Les deux molécules étaient aujourd’hui essentielles pour lutter contre une de ces maladie, et pour essayer de traiter les cancers qui ne diminuaient pas. L’autre centre de recherche et laboratoire à Nyon se concentrait sur des bactéricides et virucides pour arrêter la Faucheuse. Rares étaient pourtant ceux qui avaient accès à ces traitements, sa famille n’avait jamais eu autant d’argent. Elle tenta d’avancer son travail sérieusement pour éviter les questions ou regards lourds de ces collègues qui semblaient avoir été mis au courant comme elle de l’humeur de leur patron.
À dix heures, alors que son esprit avait quitté ses bactéries pour penser à comment elle allait devoir tenir la route et qu’il lui faudrait peut-être s’arrêter plusieurs fois pour de la nourriture, elle fut ramenée au présent par son collègue. Il suait et son odeur la réveilla autant que la main qu’il posa sur son épaule. Il n’avait aucune manipulation particulièrement physique à faire, mais la chaleur de la pièce redoublée par la terreur de ne pas produire assez aujourd’hui le faisaient respirer comme s’il venait de terminer un marathon. Ce type était loin d’être aussi qualifié ou efficace qu’elle, mais il se prenait pour un chef de laboratoire et s’adressait à elle avec dédain, quand il lui adressait la parole. Elle se dégagea de son emprise en lui jetant un regard interrogateur.
- Si tu n’es pas sûre de tes manip, n’attends pas avant de demander de l’aide. C’est ok d’être à la traîne, tu es jeune, mais si tu ne le dis pas ça va retomber sur toute l’équipe. Où est-ce que tu bloques ?
Elle se retint de rire. En un coup d’œil à la troisième du labo, elle comprit que c’était un moment où il se sentait inutile et qu’il ne supportait pas d’attendre simplement. Alors il venait l’interrompre, se prendre pour un je-ne-sais-quoi, essayer de montrer qu’il savait plus qu’elle, comme d’habitude. Mais d’habitude elle laissait passer la remarque. Cette fois, de nombreuses réponses lui passèrent par la tête. Elle eût envie de lui cracher à la gueule, lui dire que ce n’était qu’un abruti incapable et que son avis ne servait à rien. Puis elle voulut lui laisser sa place, le voir faire ce dont elle était en charge depuis des années. Elle voulut le voir comme un poisson hors de l’eau, se débattant pour chercher à vivre, sans moyen pour avancer ou trouver une solution à son problème. Elle voulut le faire souffrir et l’humilier, et finir par lui faire boire un grand verre des produits développés par le laboratoire. Mais après hésitation, elle se dit que pour le rabaissement et l’humiliation, son patron s’en occupait déjà bien assez et sentit qu’elle n’avait pas d’énergie à perdre avec son collègue. Elle se redressa, sépara ses boîtes de culture en deux puis en poussa la moitié devant lui.
- Si tu veux te sentir utile, tu peux toujours t’occuper de celles-ci. Sinon tu vas bientôt pouvoir continuer la production de cyclophosphamide, ça a l’air d’être le plus important en ce moment.
Elle avait énoncé ces mots avec calme, aisance, et rien de ce qu’il avait pu sous-entendre en arrivant ne trouvait l’écho recherché. Il sembla hésiter à renchérir, un son sortit de sa bouche, puis il s’abstint devant son regard noir. Il se renfrogna et partit comme un chiot, la queue entre les jambes. Elle le trouva encore plus ridicule.
Il n’y eut pas d’autre interruption et, alors qu’elle l’attendait, la pause de midi sonna. Elle demanda à ses collègues d’aller chercher de la nourriture pendant qu’elle surveillait les réactions en cours. Son plan était simple et pratique. Elle l’avait passé et repassé dans sa tête et était sûre qu’elle aurait le temps nécessaire pour subtiliser quelques flacons qui passeraient suffisamment inaperçu jusqu’à ce qu’elle prétexte se sentir mal et devoir sortir. Son départ pourrait être assez discret pour que personne ne s’en inquiète assez et ne se lance à ses trousses. La liberté lui tendait les bras.
C’était sans compter son patron. Ses collègues avaient interdiction de sortir du laboratoire aujourd’hui, et comme pour appuyer l’affirmation de ses collègues devant son incrédulité, une personne des cuisines se pointa devant la porte du sas avec un chariot fumant. Jamais cela ne lui était encore arrivé. Elle se dit que la situation de l’usine était peut-être réellement grave, et cela la fit ironiquement sourire. Sa haine pour ce lieu ne faisait que grandir. La livreuse fit un signe de la main indiquant qu’elle apportait la nourriture et laisserait le chariot là, puis repartit. Les collègues se répartirent tout de même de rapides moments pour sortir du laboratoire et absorber cette nourriture, comme cela était impossible à l’intérieur. Elle remarqua que, lorsque son collègue je-sait-tout mangeait, ce dernier s’écartait tout de même un peu pour ne plus être vu depuis le laboratoire. Elle n’avait alors qu’à attendre que l’autre soit plongée dans une mesure pour pouvoir subtiliser quelques flacons. Elle en attrapa d’abord un premier, observant longuement les actions de sa collègue pour ne pas se faire voir ; elle aurait bien du mal à s’expliquer. Puis un second. En une demi-heure, ses deux collègues avaient mangé et elle se retrouvait avec huit petites bouteilles dans son sac.
Quitter les lieux devenait urgent si elle comptait sur le fait que son vol ne soit pas repéré. Une idée folle lui traversa l’esprit qu’elle repoussa d’abord mais, à défaut d’en trouver une meilleure, qu’elle envisagea ensuite sérieusement. Les yeux fixés sur son bec Bunsen, elle se demanda si elle était prête à prendre ce risque. Un coup d’œil à son sac contenant son carnet lui suffit pour se convaincre. Quitter les lieux, tout de suite. Son état de stress était au plus haut lorsqu’elle attrapa l’acétone utilisée pour nettoyer les surfaces en fin de journée. Elle ouvrit la bouteille, voulu en verser un filet, trembla. Tout le contenu se retrouva étalé sur son plan de travail et au sol. Elle ouvrit sèchement le gaz sur son bec Bunsen, l’alluma. En vérifiant une dernière fois que ses collègues étaient plongés dans leurs manipulations, elle saisit d’une main la lanière de son sac contenant son précieux butin. Puis elle prit une grande inspiration, et de sa main libre fit tomber son dispositif.
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Elle se glissa entre deux meubles, avançant à tâtons dans ce couloir du sous-sol qui s’était – apparemment – transformé en stockage au fil des ans. Avec de rares filets de lumière provenant de puits d’aération, elle se dirigeait vers ce qui fut une sorte de secours. Le rez-de-chaussée impliquait de passer devant son patron, elle n’avait pas voulu prendre ce risque de se faire attraper. Partir. Loin.
Le feu avait attaqué ses semelles avant qu’elle puisse se mettre à l’abri et, si cela lui avait donné du crédit face à ses collègues pour faire passer son acte pour un accident, le bruit de ses pas s’était amplifié. La situation ne lui offrait que peu de temps, encore fallait il bien l’utiliser ! Une fois dehors, il s’agirait de courir.
La peur des représailles avait mené ses collègues à vouloir gérer la situation discrètement. Après avoir marqué un temps de surprise lorsque la fumée s’était amassée au plafond sans faire sonner d’alarme, ils avaient compris que ce dispositif n’était plus fonctionnel depuis longtemps. Aucune aide ne leur serait apportée. Le laboratoire n’était heureusement pas en bois et le feu avait été contenu à une zone précise, trop grande tout de même pour y jeter une couverture. Le mot d’ordre était donné : tout le monde à la recherche d’extincteurs ! L’heure des questions viendrait une fois le feu éteint et les gaz évacués.
Un reflet attira son œil sur une porte à sa droite : «local technique». Le couloir étroit continuait encore sur une centaine de mètres avant le voyant lumineux indiquant la sortie. Elle sortirait ensuite juste devant l’usine. Et si quelqu’un la voyait ? Elle avait besoin de temps. La poignée n’offrit aucune résistance, elle poussa la porte.
Une dizaine de minutes plus tard, lorsqu’elle ressortit du local en sueur, elle s’enfuit sans regarder derrière elle. Dans la pièce, de la fumée s’échappait du système d’aération, des fils électriques coupés traînaient au sol et l’arrivée d’eau se déversait à grands flots dans un coin de la pièce. Personne ici ne pourrait lui pardonner ces sabotages ; elle courait maintenant pour sa vie.
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