Elias - 5
Une planche grince sous son poids. Comme un chevreuil à proximité d’habitations, Elias avance prudemment le long d’un mur effondré. Depuis qu’il s’écarte des bords du lac restent quelques cactus et agaves pour toutes plantes, de la terre craquelée et des maisons en ruine pour tout paysage. Tout est si sec. Les canicules incendiaires n’épargnent plus ce plateau. Devant lui, des champs poussiéreux le séparent d’une colline dont le sommet accueille à nouveau quelques arbres. Plus que quelques centaines de mètres.
Elias se lance a travers champ. Un pas, deux pas, son instinct le fait s’arrêter net. Une odeur. Un cadavre en décomposition. Un bruit. Un déchirement d’habit. Là, sur sa droite, un être accroupi sur une masse qu’il peine à distinguer. Iel lève un couteau, puis le redescend pour arracher un autre morceau de tissu. Un quart de tour et son visage devient visible. Errante. Cette révélation le fait tressaillir.
Tant d’histoires circulent sur les errantes, parfois charognardes, parfois assassines. Des traits tirés, presque mortes, leurs os dessinés sous leur peau violacée. Les coursières qui passent au bistrot d’Anna ne voient pas d’espoir à les aider. Iels racontent soit en avoir tuées, soit avoir fuit. Ces personnes sont déracinées. On ne les voit pas dans les communautés autonomes ou tout lieu de vie sédentaire. D’où viennent-iels ? Iels ne sont quand même pas nées errantes ? Écartant cette question, Elias se concentre à nouveau sur l’être qui lui fait face, et maintenant le fixe. Des yeux dilatés au milieu d’un visage marqué par la soif de sang. Sans la moindre once de bienveillance. Figé, il observe cet être se redresser, ouvrir la bouche à s’en déboîter la mâchoire, étirant encore sa peau le long de ses joues. Puis, surgissant de ses entrailles, l’errante lâche un cri surhumain. Quelques précieuses secondes passent avant que l’évidence le frappe : courir.
Tournant les talons, ce mot d’ordre cogne dans sa tête et accompagne ses foulées. Fuir, vite, et loin. Un coup d’œil par-dessus son épaule lui indique que l’errante est sur ses talons et semble gagner du terrain. Un frisson le traverse alors que son cœur accentue ses impulsions. Il ne sent plus ses jambes, mais accélère sa course. Alors qu’il arrive dans la montée, la charognarde n’est plus qu’à quelques mètres. Elias redouble ses efforts, zigzague entre quelques rochers et bondit par dessus les premiers buissons. Au milieu de la pente, il risque un autre regard : iel a ralentit, mais le poursuit encore, relançant un cri effrayant. La respiration d’Elias peine à suivre. Quelques arbres rachitiques lui offrent soudain un couvert qui lui fait gagner du terrain. Il passe sous une branche, slalome entre les troncs, contourne des épineux, jusqu’à ce que les seuls bruits l’entourant soient celui de ses pas et de son cœur tambourinant à ses oreilles. Épuisé, il s’arrête derrière un tronc courbé offrant une cachette. L’a-t-il semée ?
Il tente de souffler, mais son adrénaline refuse de redescendre. Autant s’assurer mettre assez de distance entre ce monstre et lui : il repart en courant.
*
Le vent était fort ce matin-là, les nuages s’étiraient dans le ciel. En haut d’un tilleul, un pic s’affairait à marteler le tronc, répondant au roulement de l’orage en approche. Un bâton de bois mort se décrocha et tomba à côté d’Elias, qui ouvrit un œil. D’abord alerté par la chute du bois, il se détendit, souffla et observa les alentours. Son esprit lui semblait avoir absorbé des cumulus maintenant cernés par sa boîte crânienne. Les souvenirs de la veille étaient flous comme un rêve qui tente de repartir dans les brumes de la nuit.
Il dégagea les branchages qui le couvraient et tenta de se lever. La douleur fut telle qu’il arrêta son élan. Il sentit du sang pulser dans son front comme si l’on plantait des clous dans sa tête. Sa jambe droite le lançait également et il ne parvint qu’à grand peine à s’asseoir, appuyant son dos contre le tronc de l’arbre. Son genou avait pris une teinte violacée, ce n’était pas bon signe. De nombreuses informations tentaient de se faufiler dans ses pensées et ses habitudes lui firent effectuer une analyse rapide de son état physique. Il fut soulagé de pouvoir bouger les orteils, ce qui écarta ses plus grandes craintes. Ce n’était peut-être qu’une ecchymose. Douloureuse, certes, mais peu grave. Il jetait de fréquents coups d’œil aux alentours pour vérifier s’il n’était pas en danger, ce qui rendait difficile sa concentration sur sa blessure. C’est en tâtant la zone autour de son genou droit qu’il remarqua des éraflures sur ses mains et ses avant bras.
Des images de la veille déferlèrent d’un coup. Sa course, à bout de souffle, à perdre haleine. Comme en témoignaient ses blessures, il avait dû chuter un peu plus tard. En essayant de repérer son chemin, il repéra une corniche un peu plus haut, sous lesquelles des branches et pierres semblaient remuées. Il avait dû atterrir sur son genou, puis rouler à quelques mètres de là. Son chemin l’avait ainsi déjà conduit par dessus le sommet de la colline. S’il parvenait à se déplacer, sa destination ne devait plus être très loin. Une vague de désespoir le frappa. Son voyage avait à peine commencé et s’arrêterait rapidement si son genou ne pouvait le tenir. Mais pouvait il réellement faire marche arrière ? Voir les membres du Réseau tomber malade sans rien n’y pouvoir faire, c’était hors de question.
L’heure qui suivit consista en la création d’une attelle pour limiter les mouvements de son genou. Devant se nourrir, un long repos sur place était exclu. Il devait atteindre le bas du lac de Morat et espérer que les échos d’une communauté nourricière dans cette région étaient fondés. L’information venait d’une nomade passant souvent à la taverne d’Anna, il ne savait pas si elle était fiable. Il n’avait pourtant pas mieux et s’encouragea à l’idée que son genou irait mieux avec un ventre plein. Il tressa des racines, attacha des morceaux de bois ensemble autour de son articulation endolorie, se saisit d’un bâton pour lui servir de canne et se leva.
Cette fois-ci fut la bonne. Son poids reposait sur sa jambe droite et le bâton sans le faire trop souffrir. Il fit deux pas. La pente devant lui ne lui semblait pas trop raide ; ça irait. Lentement, sous le regard du tilleul qui avait accueilli son sommeil, il partit en direction du lac.
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