Elias - 17

La passerelle en bois traversait les airs pour relier les troisièmes étages de deux petit immeubles, par-dessus la rue. Elle était parée de motifs combinant spirales et et angles droits, tout en symétrie. Un groupe de jeunes gens qui s’y trouvait les observa passer et leur fit un signe de la main. Elias eût envie de se jeter sur le bas côté pour se cacher dans la glycine. Coralie pédalait devant et ne semblait pas les avoir repéré. Il leur répondit en essayant d’imiter le même geste, avec deux doigts levés, tout en gardant le contrôle de son vélo sur les pavés ; iels éclatèrent de rire. Il accéléra la cadence.

Un peu plus loin, la route qu’iels suivaient s’éleva sur un pont en bois clair, depuis lequel les cyclistes eurent vue sur les habitations à leur droite, en contrebas. Des toitures d’orpins, de joubarbes et d’œillets entrecoupées de panneaux solaires. Ici une baie vitrée, là des balcons circulaires et des plantes retombant en cascade le long de la façade. Au loin s’élevaient trois tours au-dessus des toits de la ville. L’architecture générale portait une étrange unité au sein de ses bâtiments tous différents. Quelques pierres ou poutres métalliques restaient visibles sur de rares parties, mais partout du bois.

Coralie et lui avaient envisagé de contourner la ville, ce qui leur avait semblé compliqué avec les rares indications qu’iels avaient sur la région. Le chemin le plus simple se devait de traverser à découvert, tout droit. D’autant plus que leurs nombreux détours jusque là les avaient considérablement ralentis. Coralie tenait de ses discussions à la ferme que cette ville était d’une autre trempe que les quelques fortifiées qui se partageaient le plateau ; que ses habitantes étaient plutôt sympathiques. Ce n’est qu’après avoir traversé un quartier entier qu’Elias avait senti ses épaules se relâcher. Les quelques personnes qu’iels avaient croisées leur avaient à peine adressé un regard, certaines avaient souri. En revanche, il ne se remettait pas bien de voir des bâtiments si hauts et si proches les uns des autres. Cinq, six étages. Combien de personnes habitaient les lieux ? Une ville était-elle un dortoir gigantesque ?

Au bout du pont se dressait un panneau qui devait faire la taille d’un buisson d’aubépine, en bois sculpté et gravé. Au-dessus, un plan des lieux importants et leur utilité : le grand théâtre à l’ouest, la place du marché et des échanges au nord, la forêt à l’est, quelques bâtiments administratifs éparpillés, les tours d’Adeline au sud et au centre le château, apparemment seul bâtiment marqué comme ayant notablement plus d’un siècle – il aurait près d’un millénaire et servirait de réunion du conseil et de stockage commun pour la nourriture de la ville.

Leurs vélos arrêtés devant ces indications opportunes, Elias déchiffra le texte figurant au-dessous du plan :

«Bienvenue dans notre Bulle !

Carrefour culturel à l’architecture singulière, bienvenue dans le monde du bois, une ville à la campagne. Tournée vers l’avenir, la cité espère offrir à ses habitantes un environnement durablement préservé à la frontière des parcs naturels, ainsi que des liens pérennes entre les corps de métiers de l’alimentation et de la construction, les fondations de notre ville. Forte d’un riche tissu associatif, d’un aménagement adapté à une mobilité inclusive et d’une qualité de vie hautement appréciée, Bulle dispose de nombreux atouts...»

- Tu comptes louer une chambre d’hôtel, faire du tourisme ?

Coralie avait tourné son vélo en direction de l’est et l’observait, sourcils froncés. Elle avait à peine jeté un œil au plan.

- Sûrement pas, mais si ça nous donne une idée d’à qui on a affaire… Toi tu t’en fiches ?

- Pas prévu de m’arrêter boire une infusion. Par là – elle désigna la route devant elle – ce sera plus calme pour midi. Sauf si tu avais prévu de manger au château ?

Le château. Voir un bâtiment de ce type attisait sa curiosité, mais bon nombre des personnes qu’iels avaient croisées allaient dans cette direction. Un frisson lui parcourut l’échine à l’idée de se retrouver coincé dans une foule d’inconnues. Il tourna son vélo et alla se placer à côté de Coralie, laissant le panneau à des piétonnes qui s’approchaient pour le lire. Éviter le centre lui paraissait soudainement une évidence.

- Pic-nique en forêt ?

Coralie hocha la tête, se releva sur ses pédales et partit devant. Les bâtiments s’enchaînèrent à nouveau, bien qu’ils se rétrécissent graduellement. Les immeubles de six étages laissèrent la place à des habitations de 2 ou 3 étages, alignées. De temps à autre, la place d’une maison était prise par des jardins carrés. Les odeurs étaient fortes, comme si l’on avait aspergé les barrières d’huiles essentielles pour attirer l’attention. Les fleurs de toutes les couleurs qui poussaient là étaient au moins pour moitié toxiques, et Elias n’en connaissait pas d’usage médicinal. S’il y avait des herboristes en ville, ce devait être de sacrées charlatanes.

La limite de la forêt était on ne peut plus claire. Une lisière non étagée, des frênes et des ormes alignés. Une grande ligne de maisons séparées des arbres par un chemin large et des friches basses, percées de quelques accès au sous-bois. Elias se demanda quel intérêt les habitantes de cette ville avaient à ne pas laisser de la place aux oiseaux et rongeurs des haies. Les premiers arbres de cette forêt étaient plantés proches l’un de l’autre et avaient des troncs étonnamment droits. Leur hauteur le surpris, et il essaya d’imaginer la splendeur de la canopée alors que Coralie et lui se glissaient dans son ombre.

Des buissons apparurent et, hors du chemin qu’iels suivaient, la strate arbustive se fit plus dense. Iels passaient un premier croisement de sentiers lorsque des gémissement leur parvinrent. Elias cru l’avoir imaginé, mais Coralie relevait la tête et, déposant son vélo contre un arbre, se faufila entre les branches sur sa gauche en direction du bruit. Il s’empara alors de sa gourde presque vide et de quelques bandages sur le côté de son sac et la suivit. Quand il la retrouva, elle observait, immobile, la source des gémissement devant elle. Il s’approcha et se figea. À terre, ça ne faisait aucun doute, une errante.