Elias - 15
Elias prit une gorgée de soupe et se brûla la langue. Surpris, il recracha le tout devant lui, sur ses chaussures. Il saisit son sac et calma la douleur de sa bouche en vidant la fin de sa gourde d’un trait. Il remarqua alors que Coralie pouffait et tenta de garder une contenance alors qu’il s’essuyait la bouche puis frottait ses chaussures dans les pâquerettes. Un petit morceau de patate coincé dans ses lacets l’amena finalement à en rire aussi.
Il était arrivé à la ZAD au moment où on appelait pour le repas et avait été accueilli par Marron qui – le pneu de Coralie réparé – s’en allait joyeusement à la soupe et l’avait entraîné avec lui. Il avait à peine eu le temps de poser ses affaires dans un coin. Dans le magnifique bâtiment en terre-paille de six mètres de haut, on lui avait présenté la majorité des zadistes. Il n’avait retenu pratiquement aucun nom mais en avait profité pour troquer sa soirée et son repas contre un ballot d’ortie fraîche. Il avait ensuite cherché à fuir ce grand groupe qui lui accordait trop d’attention. À son grand étonnement, Coralie était venue vers lui dès qu’elle l’avait aperçu et iels s’étaient écartées pour manger ensemble.
Assises dans l’herbe dans la lumière tombante, iels avaient décidé de reprendre la route tous les deux si la réparation de vélo tenait. Coralie avait exprimé clairement son besoin d’avancer et, après un temps de silence, lui avait annoncé que son père était gravement malade et qu’elle partait le retrouver. Ces paroles avaient étonnamment réchauffé le cœur d’Elias. Accompagné de tristesse, bien sûr, pour ce qu’elle endurait, mais il avait senti une porte s’ouvrir, un lien se former. Pour continuer à le tisser, il avait entrepris d’expliquer comment était la maison de repos des Prises, les fleurs, les oiseaux. Et les raisons de son départ.
Un azuré virevolta autour des deux acolytes. Couvert d’un bleu léger, il laissait voir les reflets orangés sous les ailes en se posant ici sur une pâquerette, là sur un trèfle. Deux paires d’yeux le suivirent dans ses acrobaties jusqu’à ce qu’il vienne se poser sur la main d’Elias.
Il sourit, accueillant la confiance que lui portait le papillon. Alors qu’elle se baladait comme une plume sur sa peau, la trompe de l’azuré le chatouilla ; Elias ne bougea pas. Le dessus de ses ailes paré de fines lignes violettes sur un bleu immaculé offrait une couleur que l’on ne voyait plus dans le Jura. Elias s’étonna de le rencontrer ici. Il voulut demander à Coralie si elle avait l’habitude d’en observer et, du coin de l’œil, remarqua ses yeux écarquillés ; elle semblait figée.
Il parla à mi-voix pour ne pas chasser le bel insecte.
- Tu n’as pas non plus l’habitude d’en voir ?
Elle cligna quelques fois des yeux comme pour s’assurer de ne pas être en plein rêve. Puis elle arracha machinalement un brin d’herbe qu’elle se mit à tordre entre ses doigts abîmés.
- Vivant, non.
L’azuré quitta la main d’Elias pour aller se poser un peu plus loin dans l’herbe.
- C’est à dire… Tu les vois morts d’habitude ?
Son brin d’herbe cassa, elle le laissa tomber et en prit un autre.
- Je… n’en ai vu qu’au musée. Conservés depuis des décennies, voire des siècles. J’ai… j’aimais tellement les imaginer voler que je les dessinais partout. Petite, mon père m’avait fait un gâteau en forme de papillon pour mon anni.
Elle s’arrêta devant l’air perturbé d’Elias. Il finit par demander.
- Ehm, c’est quoi ton Nani ?
Coralie fronça les sourcils et ouvrit la bouche, puis parut se raviser et pencha la tête sur le côté. Ses yeux brun profonds le scrutèrent un instant. Assise droite, elle avait la stature d’un frêne et des épaules à soutenir le monde. Dans le silence, Elias se demanda s’il était censé connaître ce mot. Peut-être était-ce un animal qu’il ne connaissait pas ? Elle finit par esquisser un sourire confus puis reprit lentement.
- Un anniversaire. Chaque année, on fête ma naissance. Avec des amis ou de la famille, on mange un gâteau ensemble. Ça te dit rien ?
- Non. Pourquoi ta naissance en particulier ?
- Je sais pas, je croyais que tout le monde faisait son anniversaire. Une sorte de reconnaissance d’être vivant. Toi tu sais quel âge tu as au moins ? Tu vis depuis combien de temps ?
Il se mit à compter les fêtes des saules auxquelles il avait participé, puis celles avec Anna. Les adelphes avaient initié les habituées du Bistrot d’Anna à cette fête printanière. Il ne pourrait sûrement pas participer à la prochaine.
- Tu comptes encore sur tes doigts ?
La voix de Coralie était railleuse. Il soupira.
- Je n’ai jamais fêté ma naissance ou celle de mes adelphes, mais je me souviens d’une vingtaine de fêtes des saules. C’est la fête annuelle la plus marquante que j’aie vécu. La célébration des beaux jours, l’arrivée de nouvelles cultures. Avec les chatons de saules qui sortent, c’est la renaissance d’un temps, de la joie, de la vie même !
- À midi l’ortie-chienne et maintenant les saules-chatons ? C’est quoi la prochaine, les patates-cochon ?
Elias sentit son estomac se nouer. L’écoute et la bienveillance s’étaient envolées. Il avait déjà pris le temps d’expliquer à des personnes désireuses d’apprendre, comme lui. En avait elle envie au fond ? Rares étaient les personnes qui ne s’intéressaient pas du tout aux discussions sur le vivant. Il ressentait que Coralie était soit une de ces personnes, soit elle portait des blessures ouvertes que la discussion piquait à vif. Il n’en savait rien. Il se résignait à se taire, ce fut elle qui brisa le silence.
- Quand j’étais petite, mes parents ont acheté un cochon.
Elias releva les yeux vers Coralie. Elle remuait doucement les morceaux de légumes flottant dans son bol. Sa tête et ses épaules étaient basses, son cynisme semblait évanoui. Elle continua.
- Il s’appelait Museau. Un cadeau d’anniversaire qui est devenu mon meilleur ami. On faisait tout ensemble : on mangeait, jouait, riait. On se baignait. On sautait tous les deux depuis le ponton dans les hautes vagues, et il nageait mieux que moi. On était vraiment inséparables. On allait même à l’école ! Ça en avait surpris plus d’un au début, puis les gens s’étaient habitués je crois. Chaque année ensuite je demandais des cadeaux pour lui. Des bons repas, de quoi se faire une cabane dans notre chambre, des jeux. Quand Museau étais heureux, je l’étais aussi.
Elle inspira profondément avant de le regarder. Ses yeux bruns affichaient une sorte de défiance, comme si elle attendait sa réponse pour comprendre à qui elle avait affaire. Où avait-il déjà vu ce regard ? Elle semblait avoir dévoilé un morceau intime de sa vie et Elias se demanda comment répondre à cela. Il avait de nombreuses questions, aurait voulu relancer sur sa relation avec Museau, mais sentait que ce n’était pas le moment. Ce regard. C’était celui des marchands lors d’un troc, celui des personnes qui venaient aux Prises en espérant qu’on pourrait les aider et qui pensaient devoir offrir toutes leurs valeurs en échange. Il s’engagea dans le troc.
- Quand j’étais petit, je vivais dans la Communauté des Saules.
Le ventre noué, les joues salées, Elias se concentra sur une pâquerette en bouton au bout de son pied pour que sa voix ne craque pas. Il n’avait pas prononcé ce nom depuis longtemps, mais il sentait devoir donner quelque chose. Des morceaux d’entrailles, des perles de larmes, des éléments de réponse. Il reprit.
- Je n’ai jamais été très intéressé ni efficace dans la logistique, le tressage du saule, la construction. Tout le monde là-bas apprenait des notions sur les bases de la vie, dont quelques plantes, champignons ou bactéries. Nos vies étaient liées, nous étions le bord du lac. Ophélie était chargée de transmettre le savoir général et connaissait tous les secrets de l’herboristerie pour aider au soin collectif. J’adorais ça. Qu’il vente, qu’il pleuve, même lorsque les pluies acides remontaient jusqu’à nous, je trouvais un moyen de suivre Ophélie ou d’observer la forêt. Marco, dont je me séparais rarement, disait que j’étais si souvent dans la lune qu’à l’époque, avant la dernière guerre, j’aurais été astronaute.
Les images envahissaient son esprit, son corps, le remplissaient des souvenirs de ses adelphes. Des joies et des peines, celles qu’il avait tant ressassées déjà.
- Je crois que je serais devenu conteur à la suite d’Ophélie. Mais vivre, c’est aussi faire face aux imprévus. J’ai dû me déplacer, habiter un autre lieu. J’ai gardé l’herboristerie parce qu’on me l’a demandé, et que c’était ce que je savais faire de mieux.
Il caressa les feuilles de cette plante à ses pieds, prête à ouvrir sa fleur au monde. Les dernières lueurs du jour donnaient à l’espace une aura flottante, intemporelle.
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