Elias - 14
Coralie hésita devant l’entrée. La barricade traversait toute la route, renforcée de clôtures et de piques sur les côtés. Une apparence défensive qui ne faisait pas ressortir l’hospitalité attendue. Pourtant, accroché entre un arbre et une poutre verticale au-dessus d’elle, une banderole gigantesque annonçait :
«Bienvenue aux souris, aux renards, aux grèbes et aux âmes bienveillantes.»
Elle regretta presque d’avoir laissé Elias derrière. Il l’intriguait encore. Guère efficace pour ce qui était d’avancer, mais un étrange mélange de rêveur niais avec des habitudes de survie rodées. Il en connaissait un rayon sur les herbes qu’il voyait et qui pouvaient soigner ou nourrir. Au moins à court terme, et c’est exactement ce qui lui manquait à elle pour voyager. Il paraissait en plus à l’aise avec les gens et leurs coutumes, surtout de ce type de lieu qu’elle n’avait jamais fréquenté. Ce genre d’endroit lui convenait bien mieux qu’à elle, on l’avait notamment habituée à ce que l’hygiène soit une priorité et non un accessoire. À travers une cloison composée de palettes en bois et de barres métalliques, elle distinguait une personne qui dormait entre un tas de compost et des caisses de bouteilles vides. Était-elle censée appeler, crier ? Devait-elle juste débarquer sans un mot ?
Elle fit quelques pas le long de cette barricade pour glaner d’autres informations sur ce qui se trouvait au-delà. Quelques vélos étaient parqués sur la droite, près d’une grande pompe et d’outils sous un couvert en tôle. Elle s’en réjouit ; elle pourrait s’occuper de son vélo avant de continuer. Plus loin était dressée une sorte de cabane en bois d’où s’échappait de la fumée par une longue cheminée tubulaire. Une vitre donnait de son côté, on la verrait sûrement si elle entrait.
Coralie continua à faire des allers-retours. Cela lui permettait d’oublier un peu la douleur dans ses fesses d’avoir roulé sur une roue plate pendant près d’une heure. Après avoir laissé Elias à sa cueillette piquante, elle avait accéléré le rythme dans la direction d’Arconciel. Malheureusement, une sorte de ronce traînant le long d’un mur avait traversé son pneu arrière et elle avait continué en serrant les dents. Son arrivée à proximité de cette barricade lui avait rappelé le plan qu’elle avait vu et mémorisé à LiVE : selon son estimation, elle avait dépassé Arconciel et était arrivée à son point de chute, en surplomb du lac de la Gruyère et de son barrage.
Calhoun leur avait dit que les personnes ici étaient accueillantes, et qu’ils seraient bien reçus s’ils annonçaient venir de LiVE. Au fond d’elle, elle savait que cet endroit lui permettrait de manger et se reposer. Elle en avait besoin. Est-ce qu’on l’accepterait vraiment ? Elle fut saisie d’un soubresaut ; avec le trajet qu’il lui restait, elle n’allait tout de même pas rester plantée là ! Elle reprit son vélo et poussa doucement la palissade d’entrée, qui pivota en grinçant.
Son vélo crevé posé à la suite des autres, elle y laissa ses affaires et s’avança vers la cabane. Coralie s’approcha de la fenêtre, jeta un œil à travers les carreaux, personne. Elle progressa entre les caisses, les bâches, les tas de bois et de cailloux recouvrant près de la moitié du passage. Relevant le nez, elle aperçut le long de la route une autre cabane, cette-fois en hauteur. Elle prit quelques secondes à comprendre qu’elle était fixée à l’arbre, telle les cabanes que les enfants de Vevey construisaient dans le parc. À côté, une deuxième, puis une troisième, une quatrième ! Reliées par des câbles, des cordes, des passerelles en bois. Des banderoles «Zone À Dormir» ou encore «Zone de l’Arbre Droit» pendaient aux fenêtres. Elle fut intriguée par ces constructions perchées et se demanda si elle les trouvait sympa et drôles, ou simplement bizarres. Indécise, elle décida de continuer plutôt sa recherche des habitants des lieux.
La route tourna et un dôme en terre apparut derrière les arbres. Haut de cinq ou six mètres, le bâtiment présentait une ouverture sur le côté. Presque aussitôt, une personne en sortit. Grande, les cheveux ras, elle avait les sourcils froncés d’une personne préoccupée. De son pantalon à bretelle et de sa sacoche banane en bandoulière pointaient marteau, couteau, gourde et cordelette, comme autant d’accessoires indispensables à emporter avec soi. Coralie fut rapidement repérée. L’habitante vint seule à sa rencontre et chercha à comprendre ce qui l’amenait ici. Elle arborait un sourire amical tout en jetant quelques coups d’œil réguliers alentours. Elle ne s’attendait visiblement pas à faire face à une inconnue à cet endroit.
Coralie exposa qu’elle venait de LiVE, allait vers le sud et cherchait à manger et dormir avant de repartir. Elle appuya sur ce dernier mot, à la fois pour indiquer qu’elle espérait ne pas être une charge ici, autant que pour se convaincre que l’arrêt serait bref. Elle partirait à l’aube. De son côté, l’habitante se présenta simplement comme Lily. Ses épaules s’étaient relâchées depuis que Coralie avait mentionnée LiVE, elle demanda même des nouvelles de Calhoun qu’elle semblait bien connaître. Lily mentionna ensuite qu’elle était à la recherche d’un nouveau couvercle pour la soupe et d’une poignée de patates ; elle proposa de lui montrer les lieux si Coralie l’aidait ensuite à transporter ce qu’elle cherchait. Accord passé sur un hochement de tête, elles passèrent prendre les affaires de Coralie sur son vélo.
Lily l’installa dans une yourte montée un peu plus loin, à côté d’une cabane de stockage de nourriture. La yourte en question était peinte avec de grands arc-en-ciel sur l’extérieur, et des fleurs à l’intérieur. L’usine n’aurait jamais eu autant de couleurs sur ses murs. Il en allait de l’efficacité présumée des travailleurs et de la propreté du lieu. Le gris béton. Coralie réalisait chaque jour depuis son départ comme cette teinte fade avait enrobé sa vie à l’usine. Seules quelques manipulations au labo offraient des lueurs orangées ou violettes dans les tubes, flacons et burettes. Au fond de son sac, bien emballés, certains de ses flacons contenaient un liquide rouge : la précieuse amide. Elle posa le gros de ses affaires dans un coin mais garda son sac avec quelques objets tels que les flacons qu’elle échangerait pour soigner son père, puis Lily la pressa pour aller transporter les patates ; la soupe n’allait pas se faire toute seule !
***
Assis sur des chaises dépareillées autour d’un large tronc d’arbre coupé, les habitants du lieu discutaient doucement. La soupe cuisait au coin de la pièce. Dès que les patates, poireaux et oignons avaient été coupés, Lily avait envoyé un des coupeurs – qu’elle avait appelé Marrant ? – essayer de réparer le pneu de leur invitée. Le petit groupe, sa tâche achevée, se laissait aller aux rires et discussions. La bouille souriante assise face à Coralie devait avoir dans les dix-sept ans. Avec des cheveux bouclés parés d’un bandeau, il remuait sur sa chaise et lui posait des questions sur son trajet, d’où elle venait et ce qu’elle aimait dans la vie. Elle essayait d’éviter ses questions sans le vexer. Elle remarqua que s’intéresser à son quotidien ici fonctionnait bien pour détourner son attention, il se lançait aisément dans de longues tirades sur ses tâches et la manière de vivre ci ou ça.
Lily posa une casserole fumante sur le tronc-table qui trônait au milieu du groupe. Coralie se servit un peu de chicorée pendant que son interlocuteur lui expliquait que Marron – c’était donc ça – essayait de faire pousser du Guarana sous serre mais que ce n’était pas encore au point. Il en avait récupéré des graines à grand peine de paysans proche de Morat qui s’étaient fait rafler tout leur stock par l’usine. La chicorée, en revanche, poussait facilement ici et contribuait à leur salades et leur boissons.
Coralie posa sa tasse. Soudainement bien intéressée par la conversation, elle le lança sur ce qu’il savait de l’usine là-bas.
- J’ai jamais été donc je peux que te fournir les on-dits. Un grand bâtiment il paraît. Fortifié, entouré de gardes qui font des rondes dans le village, le genre de bloc de mort qu’on espère voir disparaître. Toutes les maisons autour sont pour des gens des labos et des trucs qui font tourner l’usine. Elle fait des armes chimiques. Les paysannes autour se font tirer leur récolte en échange d’une soi-disant protection. Une vraie mafia ! Y a que de la pollution qu’y offrent, pas un brin de soleil par dessus l’usine. Le lac c’est pire, on dit que c’est les déchets nucléaires qui remontent. Et quand le vent est trop fort et que les nuages viennent jusqu’à la zad, ça arrive même que la pluie soit toxique au point de tuer nos tomates et nos poivrons. Faut pas aller là-bas. Sauf pour rejoindre la résistance ! Y a des gens qui grondent, qui se rassemblent. C’est pas pasqu’ils ont une garde bien casquée et bien armée qu’on peut pas les battre ces crevures.
Il s’interrompit pour attraper un bout de pain sur la table et mordit dedans énergiquement. Coralie ne le vit pas, plongée dans sa tasse et ses pensées. Elle revoyait l’accueil amer qu’on lui avait réservé en fuyant l’usine, cette montagne lui avait mentionné le gaz chimique et les vols de nourriture. Elle revoyait aussi les discussions de couloir avec ses collègues ou aux cuisines sur la hausse du nombre de gardes et de rondes. Il y avait parfois eu des dégâts qui avaient mené à des battues sans relâche jusqu’à ce que les coupables soient attrapés et exécutés. Comment s’en était-elle sortie, elle ? Pourquoi personne ne l’avait eue ?
La distance commençait à être suffisante pour qu’elle ne passe plus des heures à revoir l’usine et sa fuite, à sentir son cœur tenter de sortir de sa poitrine ; elle songeait surtout à son père désormais. Néanmoins émergeait au milieu du jeu de ses craintes la compréhension d’un jeu politique qu’elle n’avait pas décelé à l’usine. Réprimés au gaz moutarde. Vol. Exécutions. À quoi avait-elle participé ?
Son bout de pain avalé, son voisin de siège la relança.
- Mais si tu étais à LiVE tu as dû passer proche, tu as vu le lac ?
Coralie bredouilla d’abord un mélange de «oui-non-je me souviens pas bien», puis se reprit devant son air interrogateur.
- J’ai vu le lac. Mais de loin. C’est difficile de respirer si on s’approche.
Il hocha la tête.
- Et avant, tu étais où ? Tu as quand même pas traversé la bande craquelée ? Bourré d’errantes ce coin…
Elle se retint de lui demander ce qu’il voulait dire par «bande craquelée», soucieuse de garder son parcours imprécis. La conversation voisine s’était arrêtée, elle ressentait comme si des oreilles se tendaient maintenant vers eux.
- Non non, je suis juste passé par LiVE parce que j’en avais entendu du bien. Maintenant je pars au sud. D’ailleurs je vais ranger un peu mes affaires pendant que la soupe cuit et qu’il fait encore jour.
Coralie se leva, saisit son sac et sortit avec sa tasse de chicorée en évitant de croiser les yeux du groupe. Une fois dehors, elle attrapa une poignée de feuille qu’elle glissa au fond de son sac, par-dessus les flacons et sous un pull. Elle avait fui l’usine, mais au vu de la réputation de cette dernière, mieux valait que personne ici ne sache qu’elle y avait travaillé ces dernières années.
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