Elias - 13

Le haut mur en pierre qu’Elias et Coralie longeaient laissa soudainement place à une maison dont la cour jouxtait leur passage. De la fumée s’échappait d’une cheminée sur le toit et une odeur de pain leur parvint en passant. Elias éprouva un creux dans son estomac. Sous le porche, quelques personnes en pleine discussion les remarquèrent et, après un temps d’étonnement, les montrèrent du doigt et échangèrent quelques paroles vives. Elias chercha un contact visuel avec Coralie qui semblait tout autant prise au dépourvu. Iels accélérèrent.

Depuis la rencontre avec le convoi, leur route avait été de plus en plus peuplée. Des zones alternant petits immeubles, fermes et champs constituaient le paysage, des personnes s’activaient à distance. Le plan l’indiquait pourtant, mais se retrouver confronté à une zone plus habitée avait mis Elias mal à l’aise. Coralie semblait ne pas en mener large non plus. Un chantier de charpenterie sur un bâtiment de stockage mobilisait bon nombre de bras. Leur chemin passait heureusement suffisamment loin pour rester discrètes. La journée était bien avancée désormais, iels virent des champs où l’on récoltait des légumes, un autre où des personnes arrosaient des cultures avec une cuve à eau sur remorque. Iels croisèrent un tracteur sur leur route qui se déplaça dans le champ pour les laisser passer. Elias aperçut la conductrice froncer les sourcils à leur passage. Il sentit ses interrogations : que faisaient ces étrangères ici, que voulaient-iels ?

Dès que possible, Elias tourna sur un sentier parsemé de cailloux qui s’écartait des regards et descendait vers une rivière. Leur chemin cahoteux s’entoura rapidement de grands arbres, un air frais les accueilli à l’ombre. Elias sentit un poids quitter ses épaules en mettant de la distance avec les habitantes du plateau au-dessus d’elleux. Ces personnes n’avaient pas l’air des plus accueillantes et il avait faim ; se trouver un espace calme pour manger était une priorité.

Iels traversèrent l’eau agitée en poussant leur vélos sur un pont en bois aux planches espacées, puis s’arrêtèrent dans une clairière. Bien que la rivière sautillante lui plaise beaucoup, il n’y avait pas de place pour s’installer au bord. Installées dans les herbes hautes, leur repas fut englouti rapidement et la discussion tourna court. Elias se retint de questionner sa partenaire de route sur son comportement proche du convoi. Coralie observait un merle retourner des feuilles au pied d’un arbre, comme s’il avait s’agit d’un tour de magie surprenant, un de ceux que l’on prend du temps à croire. Elias était heureux d’en voir un à nouveau, il n’en avait pas vu depuis quelques temps. Ce n’était par contre pas si surprenant. Le merle se déplaça derrières des orties pour continuer à fouiller le sol en quête de nourriture.

Elias réalisa qu’il y avait des orties tout le long de la lisière. Il se leva à la vue de ces plantes, sortit un gant dans son sac et s’empressa d’aller en cueillir une poignée. Coralie partit elle au bord de la rivière. À son retour, Elias lui proposa de la rejoindre pour ramasser un bouquet d’orties à manger le soir. Elle s’approcha pour attraper une tige à main nue.

- Attention !

Elle arrêta son geste et le dévisagea. Il reprit d’une voix incertaine.

- Tu es au courant que ça pique ?

Elle le fixa un instant puis répondit.

- Mais pourquoi tu veux les manger alors ?

- C’est de l’ortie, tu connais pas ?

- Non.

La première pensée d’Elias fut de se demander sur quelle planète elle avait grandi. Il expliqua avec une voix plus sûre.

- C’est une plante délicieuse, on la cuit ou on l’écrase pour qu’elle ne pique plus. Il faut juste faire attention en la ramassant. Si tu vas doucement dans le sens du poil, disons que c’est comme avec une chienne, elle te mord pas.

- Tu t’es déjà fais mordre par de l’ortie ?

Elias s’apprêtait à répondre quand il remarqua qu’elle souriait. Elle se fichait de lui. Il soupira et enregistra de ne plus utiliser cet exemple. Il avait pourtant choisi un animal qu’elle devait connaître – davantage que le chacal doré ou les lynx qui passaient aux Prises – mais la comparaison devait être déplacée. Il reprit sa récolte. Coralie s’y mis aussi, sans gant.

Elias gardait une vue de ce qui se passait aux alentours, espérant qu’iels n’aient pas été suivis. Le merle n’étais plus visible mais ses piaillements les accompagnaient. Coralie retira plusieurs fois sa main rapidement des feuilles d’ortie, signe qu’elle se piquait tout de même, mais ne fit aucune remarque. Alors que leur petit tas grandissait, elle finit par s’arrêter et lui demander s’il comptait passer la journée là. Elias sentit dans sa voix son envie de partir, ce qui le fit hésiter. Avoir assez à manger ne se négociait pas. Il lui indiqua vouloir prendre une réserve suffisante, ne sachant pas ce qu’il y aurait plus loin.

Elle sembla comprendre, mais lui annonça ne pas désirer s’éterniser ici. Laissant Elias et ses orties plantées là, elle reprit son vélo et marcha en direction d’un chemin qui repartait de la clairière. Bouche bée, il la suivit du regard jusqu’à ce qu’elle disparaisse derrière les arbres. Elle ne se retourna pas une fois, elle partit simplement. Comme un coup de vent qui fait frissonner lorsqu’il arrive mais auquel on s’habitue, son départ laissait un étrange vide, un manque de bruit. Il n’avait pas vu venir cette réaction. Il aimait bien le voyage à deux et se demanda s’il devait la rattraper pour garder la sécurité et le confort que cela apportait. Bien qu’elle ne parle que peu d’elle, il avait trouvé agréable de pouvoir apprendre de la mécanique des vélos ou échanger sur le trajet à suivre. Mais il ne la connaissait pas. Il n’avait aucune idée d’où elle venait et où elle allait. Au centre de repos, c’étaient des questions qui ne se posaient pas, les gens en parlaient s’iels en avaient envie. Ici, il trouvait cela plus étrange de partager un mouvement, un courant d’air, un voyage, sans savoir avec qui. Aurait-il dû parler plus de lui ? Trouvait-elle aussi bizarre de se déplacer avec un inconnu ? Un pincement au cœur, il observa un instant les feuilles qui s’étaient refermées derrière elle. Mais elle avait décidé de partir et lui de rester. Il se remit à cueillir en se demandant si elle trouverait la route et si ce n’était qu’un au revoir.