Elias - 12

Coralie baissa la tête, une branche siffla à son oreille. Les arbres se pliaient par-dessus le chemin et elle peinait à regarder à la fois le sol et les airs pour tenir sur sa selle. Elle se redressa à temps pour voir Elias, à côté de son vélo, qui lui faisait signe de s’arrêter discrètement. Ses freins crissèrent, elle joua avec la pression de ses mains pour en limiter le bruit.

Elle appuya sa selle contre le tronc le plus proche et se déplaça en direction d’Elias qui observait une route à travers le feuillage. Les feuilles bruissaient sous ses pas, ce qui lui valut un «chut !». Elle posa ses pieds prudemment sur les racines pour rester plus discrète.

Un éclat de lumière lui parvint à travers les branches. Un véhicule. Un convoi avec des chevaux. Le bruit des fers sur la route couvrait en partie les voix qui l’atteignirent, elle ne comprit que des fragments de phrase. Des caravanes, charrettes et autres chargements sur roues suivaient un large véhicule électrique qui devait tirer les charges les plus lourdes. Ce dernier roulait au pas, derrière les chevaux. Ouvrant la marche, les cavaliers portaient des fusils en main.

Coralie tressaillit à la vue des armes et du véhicule. La distance mise avec l’usine n’était de loin pas suffisante pour se considérer à l’abri. Une escouade pouvait encore la chercher, ou lui tomber dessus lors d’un transfert de ressources. Elle scruta les motifs sur les véhicules et se détendit légèrement. Bien qu’elle n’ait pas la moindre idée de qui étaient ces gens, ils n’avaient pas du tout les couleurs de l’usine. C’était aussi des personnes bien différentes : habillées de vêtements amples, des cheveux longs pour les silhouettes qu’elle distinguait, cela tranchait avec les uniformes serrés et les cheveux ras des laborantins et de la garde.

Il devait y avoir une trentaine de personnes. Entre les conducteurs, les cavaliers, les têtes qui dépassaient des caravanes ou les ombres aux fenêtres des véhicules. Le convoi transportait des caisses en bois ou en métal dans les charrettes tirées par des chevaux et les véhicules à moteur avaient leur chargement caché dans leur coffre ; aucun matériel n’était visible. La sécurité s’était apparemment renforcée dans les échanges inter-ville.

Petite, Coralie avait vu de loin des convois arriver à Vevey, puis elle en avait croisé de plus près en venant dans cette région. Ces convois partaient de nuit chaque pleine lune pour transporter nourriture, médicaments, outils et spécialistes en réparations ou expertises diverses dans les lieux habités. Ses parents lui avaient raconté que les marchands étaient essentiels au fonctionnement de la ville et que leurs faveurs notoires les avait rendu désirés partout. Sur son chemin, Coralie s’était une fois assise à l’arrière d’un chariot ouvert et s’était laissée transporter sur près d’une demi-journée de route. Lorsqu’une marchande du convoi l’avait repérée, celle-là lui avait donné un morceau de pain et une carotte. Elle avait fui lors d’une halte lorsqu’on l’avait questionnée sur son trajet et ses intentions. Aujourd’hui, avec des cavaliers, des armes, le convoi semblait inaccessible.

Le sourire de sa mère émergea de ses souvenirs. Petite, c’est elle qui la ramenait de l’école. Elles étaient ensemble quand Coralie avait vu le dernier convoi arriver avant son départ. Sa mère. Elle ne l’avait pas vue depuis plus de dix ans et ne la reverrais jamais. Elle avait tant voulu mettre de la distance mais sentait désormais qu’une part d’elle avait toujours espéré les revoir. Dans ses entrailles, un vide s’était formé à la réception de cette lettre, aux mots de son père. Son père. Malade, seul. Qui lui avait dit être fier d’elle. Qui avait su pardonner, là où elle n’avait jamais réussi à le faire. Elle aurait voulu le serrer dans ses bras, lui dire qu’elle l’aimait, qu’elle savait qu’ils avaient fait au mieux pour se nourrir. Pour survivre. Pour elle.

Soudain, elle se représenta ce convoi comme une chance. S’ils allaient vers Vevey, ils pourraient la ramener plus vite ! Elle pourrait payer son voyage avec des médicaments toujours rangés au fond de son sac, les marchands fonctionnaient bien à l’échange. Peut-être même accepteraient-ils de la transporter par bonté si elle annonçait qu’elle devait rentrer s’occuper de son père malade.

Elle s’y sentit déjà. Dans l’appartement de son enfance, au 3e étage, s’asseoir sur le grand canapé d’angle du salon avec la couverture bleue et une infusion de menthe, se blottir dans les bras de son papa. Elle se vit aller avec lui à l’hôpital, lui payer un traitement. Puis son père allant mieux, ils pourraient retourner se balader ensemble sur le lac en bateau, elle l’aiderait au chantier naval ou travaillerait à l’hôpital, ils se baigneraient en fin de journée et ils feraient la course comme avant entre le port et la maison. Ils passeraient au-dessus de leurs différents, ils retrouveraient un cochon avec qui habiter et plonger dans les hautes vagues. Elle parlerait à son père du lac noir et des arbres morts et ils en riraient ensemble. Elle…

- Coralie !

Elias lui tenait le bras, l’air inquiet. Elle se dégagea immédiatement. Elias… Elle l’avait dépassé. Sans le remarquer, elle s’était avancée jusqu’à dépasser Elias et avait failli se rendre visible. Mais son père était si proche.

Son voisin reprit en chuchotant, visiblement alarmé.

- On ne les connaît pas. Ils sont armés ! Ça peut-être dangereux.

Elle eut envie de lui répondre une remarque cinglante : qu’il n’en avait aucune idée, que personne n’aiderait son père si elle n’y allait pas, que les marchands étaient des personnes de confiance pour les gens civilisés. Mais elle n’en savait rien, il avait raison. Elle ne connaissait pas ces gens, elle ne pouvait affirmer qu’ils l’aideraient. Sortir des fourrés l’amènerait en position de faiblesse, on pouvait la voler, ou pire : cela pouvait lui coûter sa vie. Elle connaissait quelques personnes à Vevey et à l’usine. Les premiers l’aideraient sans doute, les seconds jamais, ou du moins plus maintenant. Quelles étaient ses chances ?

Elias la fixait avec des yeux ronds, une main levée vers elle, comme s’il était figé. Elle se demanda s’il s’inquiétait réellement pour elle, ou s’il avait peur d’être repéré en même temps, qu’elle le mette lui en danger. Et alors, est-ce qu’elle se préoccupait de lui ? Un inconnu apparu de nulle part qui s’enthousiasmait de tous les végétaux qu’il croisait ? Elle ne sut pas répondre à cela. Il y avait trop à risquer, elle rejoindrait son père sans jouer sa vie. Elle renonça.