Elias - 11
Waou, quelle vitesse dans les descentes. Elias s’accrochait au guidon de son vélo et l’air frais faisait remuer ses habits. Coralie et lui venaient d’arriver sur une piste en terre large de plus d’un mètre, dépourvue des racines et cailloux qui avaient jonché le sol régulièrement depuis leur départ. Leur attention sur le chemin pouvait se relâcher un peu et iels pédalaient à meilleure allure.
Iels avaient quitté LiVE aux premières lueurs du jour. Elias avait fait ses adieux à leurs hôtes et leur avait offert de la racine de gentiane en échange d’une poignée de consoude. Le troc était une manière de communiquer de l’attention et de la reconnaissance, parfois plus simple pour lui que des mots. Le croquis de la carte en poche, il était monté sur son vélo réparé et avait suivi Coralie qui était partie sans attendre.
Depuis, le paysage évoluait. Les points d’eau étaient parfois repérables aux arbustes qui les entouraient, le reste de la végétation était plutôt basse, buissonnante et sèche. Iels passèrent à côté de zones de culture qui, d’après la carte, faisaient partie de l’alliance qui avait été conclue autour du Piamont. Des lignes de choux entre des lignes de fruitiers, des buissons de romarin et de genévrier, qui parfois laissaient la place à un bois de châtaigniers. Des murs en pierre, ici à moitié effondrés et surmontés de ronces, là bien debout et doublés d’épineux marquaient la limite avec les routes. À distance se distinguaient quelques serres et bâtiments. Quelques maisons avec des panneaux solaires subsistaient, des reliques qui n’avaient pas été récupérées par les villes.
Elias frôla la roue arrière de Coralie. Alarmé, il agrippa son guidon pour éviter la collision. Il écarquilla les yeux voyant un tronc s’approcher et sa roue sauta sur un caillou, percuta une branche au sol ; il planta les freins et posa les deux pieds à terre. Une pédale lui rentra dans le mollet droit, mais c’est la douleur cinglante de son genou en rémission qui lui fit lâcher un cri. Ses jambes tinrent bon. Il prit une inspiration incertaine, les muscles crispés, les doigts tremblants. Il était immobile, debout, il avait frôlé une catastrophe. Relevant la tête, il comprit que sa frayeur ne pourrait passer inaperçue : Coralie était arrêtée à quelques mètres de là, l’observant d’un regard indéchiffrable.
Il n’avait rien appris de ses raisons d’avancer, mais elle semblait déterminée à s’arrêter le moins possible. Parfois, elle jetait un œil derrière leur vélos, comme si elle craignait d’être suivie. Elle lui avait simplement dit qu’elle partait au sud. Son comportement lui rappelait Anna et lui, quelques années plus tôt, cherchant à fuir leur lieu de vie. Avait elle aussi grandi en communauté, avait-elle perdu des proches aux mains de milices meurtrières ? Comme souvent, les visages de Trille et Cap lui revinrent, ainsi que Nord, Ophélie… et Marco. Il les revoyait souvent courir dans la forêt, tresser des cordes, ramasser des plantes, rire beaucoup. La douleur était moins forte avec le temps, mais il avait encore l’impression qu’on lui avait arraché un morceau de son ventre. Le vide ne se comblait pas. Il en avait pourtant accumulé au centre, jusqu’à celui laissé par Ric’, son collègue et mentor. Avec le temps, il s’y était juste assez habitué pour ne plus verser toutes les larmes de son corps chaque fois qu’il y pensait.
Coralie le tira de ses pensées.
- Ça va ? On avance ?
Elias expira, chassant les images qui avaient envahi sa tête. Sa pédale métallique avait ouvert de petits trous dans son mollet, un filet de sang atteignait sa chaussure. Son genou gauche lui faisait mal aussi. Il releva la tête et constata la posture impatiente de Coralie. Il fut surpris qu’elle n’ait pas l’air de s’inquiéter pour lui. Il ne la connaissait certes que peu mais iels voyageaient ensemble, il se serait attendu a davantage de considération. Elle s’était tout de même arrêtée pour lui, mais semblait désireuse d’écourter la pause au maximum.
Il aperçut aux pieds de Coralie quelques touffes d’achillée. Ravalant sa douleur, il déposa rapidement son vélo au sol et parcouru en clopinant les quelques mètres qui les séparaient. Les plantes l’aideraient à cicatriser et éviter une infection. Elias en avait vu le long du chemin sans pouvoir en cueillir, il fut soulagé d’en avoir encore ici. Il remarqua en passant devant Coralie qu’il ne lui avait pas répondu et n’osa pas croiser son regard. Il cueillit des feuilles d’achillée et en mâchonna une partie. Pendant ce temps, il retroussa son pantalon puis plaqua son cataplasme sur sa blessure.
Iels n’en parlèrent pas davantage. Coralie ne fit aucun commentaire pendant qu’Elias reprenait son vélo et elle resta plantée là jusqu’à ce qu’il arrive à nouveau à sa hauteur. Elle lui adressa alors un sourire étrange puis repartit devant. Le chemin défila à nouveau. Elias se concentra plus attentivement sur ses jambes qui toléraient mieux la bicyclette que la marche, ainsi que sur la route. Le terrain présentait des touffes d’herbe, des morceaux de goudron et gravier, des creux inattendus. Iels gardèrent un rythme plus lent durant l’heure qui suivit.
Elias ressortait parfois sa carte aux intersections. Son croquis était approximatif, il faisait de son mieux pour les situer dessus. La chance semblait leur sourire cependant, les quelques repèrent leur indiquaient qu’iels suivaient la bonne direction. Leur piste croisa deux routes visiblement utilisées pour le commerce de certaines villes : défrichées largement des deux côtés comme si un troupeau de moutons affamés était passé par là, des ornières attestaient des allers-retours fréquents de véhicules.
La première fut vide et Elias faillit s’engager sur la seconde quand il entendit des voix. Coralie roulait alors derrière lui et il lui fit signe de freiner et rester discrète. Les deux cyclistes restèrent à l’abri des arbres et laissèrent passer un convoi de charrettes et chevaux. Il devait y avoir une bonne trentaine de personnes. Les cavalières de tête portaient des fusils. Malheureusement, les branches cachaient une bonne partie de leur champ de vision et les éclats de voix ne leur permirent pas de comprendre les propos échangés. Coralie s’avança de quelques pas en direction de la route, avec prudence, mais Elias la retint par le bras. Elle tressaillit et se dégagea, mais n’avança pas davantage. Il essaya de la dissuader en chuchotant qu’iels ne les connaissaient pas et que les risques étaient trop grands. Elle parut réfléchir, puis tourna les talons. Il n’arriva pas à sonder ce qui pouvait l’avoir motivée à avancer, mais sentait qu’elle avait été prête à se faire voir. Il retourna, confus, à son vélo couché à quelques pas.
- Connectez-vous ou inscrivez-vous pour publier un commentaire