Elias - 10

Coralie se gratta le bas du dos, dormir dans la paille ne l’aidait pas à se reposer. Deux jours dans ce lieu déconnecté du monde. À chaque repas, il y avait à table des gens qui discutaient et riaient, comme si l’eau et l’air du lac à quelques centaines de mètres n’étaient pas mortel, comme si les gens de l’usine ne pouvaient débarquer n’importe quand.

Ses cauchemars n’avaient pas cessés. Quand son père n’occupait pas ses pensées, son cerveau lui rappelait son ex-patron et elle ne pouvait arrêter de jeter des regards en direction de l’usine. On lui avait proposé un moyen d’aller plus vite vers le Sud : réparer un vélo. Elias et elle s’y étaient mis ensemble avec l’espoir de partir au plus vite.

Rester sur place si longtemps dans un espoir intangible d’accélérer était difficile. Elle espérait d’abord que les vélos seraient prêts en quelques heures, mais c’était déjà le deuxième jour qu’ils travaillaient dessus. Elle avait mis si peu de distance avec son passé qu’elle sentait ce dernier encore essayer de la rattraper. Et que se passerait-il alors ?

Lorsque ses craintes se calmaient et que ses muscles se relâchaient un peu – quelques fois par jour – Coralie cherchait à comprendre Elias. C’était un type intriguant. Il lui avait dit vouloir aider des gens qui mouraient mais il était si calme. Était-ce un menteur ou juste une personne complètement égarée ?

Il avait pourtant bien remplacé les câbles de vitesse pendant qu’elle ressoudait un des cadres. Des outils leur avaient été mis à disposition en échange d’un peu d’aide en cuisine, mais ils avaient dû se débrouiller seuls. Les vélos étaient maintenant presque bons, il restait à fixer les nouvelles pédales sur son vélo et regonfler les pneus d’Elias. Ils partiraient le lendemain. La journée touchait à sa fin et ils avaient convenu de dormir encore sous la protection de ce lieu.

Calhoun, touche-à-tout passionné de mécanique, leur avait montré ces vieux vélos qu’ils n’utilisaient pas. Quand il n’était pas réquisitionné pour réparer la charrette ou aider au champ, il passait son temps libre à faire des tours sur sa bicyclette. À force de connaître les environs, il en avait dessiné une carte de la région qu’il leur avait fièrement présentée ; ils suivraient une petite route qui n’était pas utilisée par les villes fortifiées pour aller en direction d’Arconciel. Celle-ci était entretenue par des échanges entre les zones de culture alliées. Depuis là, ils auraient des cours d’eau à suivre pour se diriger. Coralie peinait à préparer son trajet en piétinant ici, et elle marchait autour de la pièce même lorsque Calhoun montrait des lieux précis à éviter ou d’autres pour se réfugier si le temps les y forçait. Elle avait cependant confiance en sa mémoire et leur trajet semblait aisé. Elias, lui, avait pris le temps de reproduire une partie de la carte en croquis sur un rouleau qu’il avait dans son sac.

Coralie arriva au bord du ruisseau. Des roseaux se balançaient dans la faible brise du jour. Le temps s’était apaisé durant la journée et le soleil perçait même à travers les épais nuages. Un voile entre ciel et terre s’accrochait aux bords du lac, LiVE était juste assez écarté pour être épargné. Le ruisseau coulait en direction du lac, son eau était encore relativement potable à ce niveau.

Elle vit Elias agenouillé au bord du court d’eau. Ses longs cheveux bruns attachés par une lanière pendaient dans son dos et son pantalon déchiré avait été réparé par Lari, le couturier du lieu vivant dans une roulotte aux roues cassées. Elias remplissait déjà ses gourdes au bout du tube. Ils s’étaient donné rendez-vous là pour les remplir avant de partir ainsi que des bidons du lieu, qu’ils porteraient ensemble. Le tube sortant sous les graviers permettait de récolter de l’eau filtrée à l’année. Ils avaient fixé de quoi tenir leurs gourdes sur leur cadre et porte-bagage et tiendraient au moins deux jours sans halte.

Elle remplit ses gourdes dès qu’Elias eût terminé, puis les bidons. Elle lui adressa un signe de tête en guise de salutation, ce qui lui paraissait amplement suffisant. À quelques mètres de là, le ruisseau s’élargissait en un bassin plus profond de quelques mètres de long. Une courte passerelle en bois traversant les roseau y donnait l’accès. Elias marmonna quelque chose comme «ce serait pas mal de se laver avant de partir», s’avança sur le ponton enleva ses chaussures.

Elle ne comprit pas tout de suite ce qu’il faisait, tant il prit le temps de tester la température du ruisseau, de se mouiller la nuque, les avants-bras. Puis tout à coup il fut nu et le soleil fit briller ses bras bronzés. Il décrocha son bandage au genou, s’accroupit et se redressa. Son dos était plus pâle que ses bras, et ses fesses carrément banches. Elle détourna le regard. Elle entendit l’éclat de l’eau l’instant d’après.

Elle se retourna lorsqu’il l’appela.
- Coralie, l’eau est vraiment bonne ! En plus il y a de la menthe aquatique sur les bords, c’est génial !

Elle l’observa arracher une plante et croquer dedans. Ça n’avait pas l’air très nutritif. Il paru s’émerveiller des fleurs roses qui poussaient au pied des roseaux. Coralie se rappela son livre sur Morat. Un bout de son être était impressionné de trouver ces couleurs vives proches d’où elle avait passé plus de dix ans, sans en avoir la moindre idée. L’autre voix dans sa tête lui rappelait son père et l’usine, l’urgence. Ce décalage entre deux réalités lui donnait mal à la tête. Elle eût envie de rentrer, mais il la relança.

- Allez viens ! On a pas souvent des occasions pareilles !

Elle hésita quelques instants, ne sachant pas si elle avait envie de partager la beauté du lieu avec cet étranger. Elle s’avança finalement sur la petite passerelle. Le soleil du soir lui donnait assez chaud pour avoir envie de se plonger dans de l’eau, mais elle ne s’était plus baignée depuis ses douze ans. Elle n’était même pas sûre de savoir nager. Elias avait largement les épaules hors de l’eau, elle aurait son fond si le sol était plat. Elle se débarrassa de son pantalon et s’assit sur la dernière planche en bois, les pieds sous la surface. Cette eau était fraîche et elle sentit ses poils se hérisser le long de ses mollets. Elle ôta son tee-shirt, puis descendit dans l’eau. À bonne distance d’Elias qui cueillait un bouquet de feuilles et fleurs, elle entreprit de se frictionner le corps.

Être plongée dans ce bassin lui fit remonter de vieux souvenirs. Museau et elle qui se jetaient dans les vagues à la plage, sous l’esplanade de la Paix. L’eau était chaude dans ce lac. Les goélands jetaient des cris réguliers au-dessus de leur tête puis retournaient se poser sur le poteau, les rochers ou dans l’eau, à une distance respectable. Elle y jouait parfois des heures. Sa vue se brouilla quand les larmes arrivèrent mais elle s’en débarrassa en plongeant le visage sous l’eau.

Les derniers rayons de soleil se perdirent dans les nuages. Elias sortit, s’habilla et attrapa ses gourdes à une main, un bidon dans l’autre. Coralie décida de rester quelques minutes supplémentaires et de le rejoindre à la ferme. Elle frissonnait quand il disparut derrière les roseaux. En deux brasses elle atteint le pied du ponton, sur lequel elle se hissa et s’assit. Elle remit son tee-shirt puis prit le temps d’ôter sa cup pour la vider et la nettoyer dans le bassin. Ensuite, elle finit de s’habiller, attrapa ses gourdes et l’autre bidon pour rentrer, laissant un bassin d’eau rougeâtre derrière elle.